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Comment intégrer le sport dans les activités d’Eglise ? Expériences et idées par Olivier Bauer, professeur de théologie à Lausanne.

 

Dans les quatre postes pastoraux que j’ai occupés, j’ai eu l’occasion de prendre le sport en considération et d’utiliser ce qu’il avait de mieux, dans différents champs d’activités ecclésiales : le culte, l’éducation à la foi et de la foi, l’entraide et l’accompagnement. J’en donne quelques exemples qui, je l’espère, pourront peut-être donner quelques idées – je n’ose écrire les “inspirer” – aux responsables d’Églises et d’autres institutions religieuses ou spirituelles.

 

 

 

Fixer des priorités

Commençons par le début ! Dans mon premier poste de pasteur à Montpellier, j’ai appris, comment construire le programme des activités de la paroisse. Au mois de juin, les quatre pasteurs de la paroisse affichaient un immense calendrier de l’année sur lequel chaque groupe, chaque individu étaient invités à indiquer les activités ecclésiales qu’ils prévoyaient. Mais les premières dates bloquées, signalées par un petit ballon ovale, était celles des matches de l’équipe de France de rugby, dans le cadre du Tournoi des Cinq Nations – qui est devenu celui des Six Nations depuis. Car il n’était simplement pas envisageable qu’une activité ecclésiale se déroule au même moment que ces rencontres-là. Dieu soit loué, la concurrence était faible, puisque dans ce Tournoi, la France ne disputait que quatre rencontres et qu’elles se jouaient exclusivement le samedi à cette époque-là.

 

J’ai vécu dix ans plus tard, en Polynésie française, la même hiérarchisation, mais dans une situation potentiellement beaucoup plus conflictuelle. Le dimanche 12 juillet 1998, la France disputait, chez elle à Paris, la finale de la Coupe du monde de football contre le Brésil. Compte tenu du décalage horaire, le match était télédiffusé à Tahiti le dimanche matin à partir de 9 heures, ce qui le plaçai en concurrence directe avec le culte dominical invariablement fixé à 10 heures. Comment résoudre le conflit ? L’Église protestante ma’ohi sut se montrer accommodante et la plupart des paroisses protestantes avancèrent l’heure de leur culte, et le célébrèrent à 8 heures le matin de manière à permettre aux paroissiens – et aux pasteurs ! – de participer au culte et de suivre la rencontre.

 

 

 

Former des adolescent.e.s et des adultes

Dans mes différents ministères, le sport a été pour moi l’occasion de faire vivre des expériences à des adolescents. Lors d’un camp de catéchèse, nous avons par exemple joué au « football africain ». Le principe en est simple : le joueur qui marque un but change d’équipe, de manière à égaliser la force des deux équipes et à rendre le jeu plus intéressant. Les joueurs comprennent vite qu’il y a plus de plaisir à jouer une partie équilibrée qu’à écraser l’autre équipe, qui n’est plus vraiment “l’autre équipe”, puisque l’on est toujours susceptible d’y être transféré.

 

Mon intérêt pour le sport m’a aussi permis de former ces adolescents, de leur faire découvrir de l’intérieur ce qu’est le sport d’élite, mais aussi de mettre en valeur des manières « plus évangéliques » de le vivre. Ainsi, à Neuchâtel, j’ai invité Roy Hodgson, l’entraîneur de l’équipe de football de la ville – qui par la suite entraînera notamment l’équipe nationale suisse, l’Inter Milan et qui disputera une finale de coupe d’Europe avec son club anglais de Fulham en 2010 – à répondre aux questions d’un groupe de jeunes. Il donna une belle leçon, aux jeunes sportifs, aux jeunes croyants – et à moi aussi, je ne le cache pas – lorsqu’il expliqua comment, contrairement à la plupart des entraîneurs qui “punissent” les défaites de leurs équipes – en leur imposant une séance de patinage par exemple –, il se montrait beaucoup plus exigeant avec ses joueurs lorsqu’ils avaient gagné et relâchait la pression lorsqu’ils avaient perdu : “Quand ils ont gagné, les joueurs sont sûrs d’eux. Ils sont enthousiastes. Ils sont prêts à entendre toutes les critiques, à faire tous les efforts. Mais quand ils ont perdu, ils ont besoins d’être consolé, d’être réconfortés.” À Tahiti, j’ai invité Bayard Gobrait, l’un des meilleurs boxeurs de l’île, à parler de sa foi devant une classe d’adolescents pour leur rappeler que la boxe demandait beaucoup de discipline et que l’on pouvait être chrétien et avoir du succès.

 

Le sport m’a aussi fourni l’occasion de faire réfléchir des adultes sur le sport. À Washington, au moment des jeux olympiques d’Athènes en 2004, j’ai prêché sur les métaphores sportives utilisées par Paul. Plus tard, j’ai repris ces méditations pour proposer deux réflexions sur le thème du sport dans l’hebdomadaire protestant français Réforme dont l’une se terminait ainsi :

“Au terme de sa vie, Paul dresse un bilan. Il est fier d’avoir rempli sa tâche. Il a fait ce qu’il pouvait, du mieux qu’il pouvait. Il n’a pas cherché à battre les autres, il a remporté une victoire sur lui-même. Il se réjouit de recevoir la couronne de justice que le Seigneur lui donnera. Mais il n’est pas le seul vainqueur. La couronne sera pour tous ceux qui auront aimé Dieu. Il n’est plus question de récompenser les plus grands efforts, il s’agit de partager l’amour de Dieu !” (Bauer, 2006).

 

Enfin, à Montréal, j’ai eu l’occasion de faire de la théologie à l’Université, dans un cadre plus large que celui de la Faculté de théologie et sur des médias généralistes et sportifs, en présentant ma recherche sur la religion du Canadien de Montréal.

 

 

 

Accompagner de sportifs

Mais j’ai eu aussi la chance, et tant que pasteur, d’accompagner des sportifs d’élite. À Tahiti, j’ai servi comme aumônier pour une équipe de pirogue lors de la Hawaïki Nui, la plus grande course par étapes du Pacifique. J’ai « béni » la pirogue, malgré deux réserves théologiques. Premièrement, est-il légitime de bénir des objets ? Mais l’Église protestante ma’ohi prévoyait expressément un tel acte liturgique. Deuxièmement, si la pirogue coule, que vaudra cette bénédiction que j’aurai transmise au nom de Dieu ?  J’ai alors pensé que j’avais béni des mariages dont certains avaient eux aussi “coulé”, sans que je remette en cause l’utilité d’une telle bénédiction. Elle n’est pas une formule magique, un talisman qui doit éloigner tous les problèmes, tous les accidents, elle exprime la conviction que Dieu accompagnera les rameurs et leur pirogue, les mariés et leur mariage quoiqu’il puisse leur arriver – et dans ce cas, l’expression n’est pas gratuite. J’ai partagé pendant une semaine le quotidien des rameurs. J’ai prié avec eux avant après chaque étape. Mais les échanges ou les effets n’ont jamais été à sens unique du pasteur vers les sportifs, de la religion vers le sport. J’ai moi-même vécu une expérience marquante, lorsque le balancier de la pirogue s’est brisé peu avant l’arrivée de la dernière étape. L’embarcation et l’équipage furent remorqués jusqu’à la plage. Et là, alors que je ne savais plus très bien ce que je devais ou pouvais faire – j’ai même eu l’orgueil de me souvenir que j’avais béni la pirogue sans son balancier –, l’entraîneur de l’équipe – un vieux sage – m’a rappelé un principe théologique et sportif fondamental : “Ce n’est pas parce que nous avons dû abandonner, qu’il ne faut pas remercier Dieu !” Et tous ensemble, rameurs, entraîneurs, accompagnateurs, pasteur, nous avons donc formé un grand cercle, enfoncés dans la mer jusqu’à mi-cuisse. Nous tenant par la main – imaginez la scène, une dizaine de grands gaillards ! –, et nous avons commencé à prier Dieu…

 

 

 

Faire rayonner mon Eglise

J’ajoute un dernier domaine où j’ai clairement instrumentalisé le sport pour augmenter le rayonnement des Églises dans lesquels je travaillais.

 

En Suisse, j’ai organisé un défi de tirs au but entre des adolescents des clubs de football locaux d’un côté et deux des meilleurs joueurs suisses du moment : Joël Corminbœuf et Christophe Bonvin, respectivement le gardien de but et le centre-avant de l’équipe de Neuchâtel et de l’équipe suisse. Cette rencontre n’avait d’autre but que de prendre du plaisir, de permettre à des jeunes joueurs de rencontrer les joueurs qu’ils admiraient, de se mesurer à eux – je ne me souviens même pas qui a gagné, tant le résultat avait peu d’importance – et d’augmenter la notoriété de mon Église et ma “célébrité” puisque je devenais celui qui avait été capable de faire venir ces joueurs.

 

En Suisse toujours, avec un collègue catholique, nous avions invité le skieur suisse Pirmin Zurbriggen, multiple champion du monde et champion olympique, à témoigner de sa foi dans une émission chrétienne sur une radio communautaire locale que nous produisions et que nous animions. Je me souviens que nous avions dû l’attendre pendant une heure et que son témoignage était d’une banalité confondante. Il n’empêche que nous étions probablement les seuls sur cette radio à avoir obtenu un long entretien avec une telle star.

 

À Washington enfin, un ami m’ayant signalé la présence d’Émile MBouh, un “lion indomptable” – c’est-à-dire qu’il avait fait partie de l’équipe camerounaise de football – je l’ai invité pour deux événements : parler de la “folie du football au Cameroun” dans des déjeuners-conférences que j’organisais pour l’Église protestante francophone de Washington, DC et à animer un entraînement gratuit de football pour les enfants durant le Bazaar de notre Église. La présence de ce joueur a permis de faire connaître notre Église dans les milieux camerounais et d’attirer des enfants jouant au football et leurs parents à notre vente annuelle.

 

Enfin, à Montréal, ma recherche sur la religion du Canadien m’a permis d’augmenter ma propre notoriété – et le rayonnement de la Faculté de théologie et de sciences des religions et celui de l’Université de Montréal – bien au-delà des milieux traditionnellement intéressés par la théologie chrétienne. J’ai réussi à faire lire des textes bibliques et à découvrir la théologie protestante. Ce dont je ne suis pas peu fier !

 

 

Auteur et source : Olivier Bauer, professeur ordinaire à la faculté de théologie et de science des religions de Lausanne

 

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