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A propos de la recherche sur l’embryon humain

lundi 29 novembre 2010

Au mois d’octobre, un projet de révision des lois de bioéthique est présenté au Conseil des Ministres, en France. C’est l’occasion de réfléchir à ces questions délicates aux multiples enjeux.
Pour nous aider à y voir plus clair, la psychanalyste Monette Vacquin apporte des éclairages au sujet de la recherche sur l’embryon, l’un des enjeux majeurs de la révision.

La loi française du 8 juillet 2004 rappelle que la recherche sur l’embryon humain est interdite, mais l’autorise à titre exceptionnel pour une durée de cinq ans sur des embryons surnuméraires sans projet parental. Ceci pourrait, pour un regard superficiel, passer pour un pragmatisme de bon aloi.

« Le projet parental », joker de la novlangue bioéthique

Ce serait faire fi de la succession de faits accomplis « technico-linguistiques » qui ont conduit à la fois à l’existence d’embryons humains congelés surnuméraires, et à l’avènement d’un langage rationalisant, totalement inconnu il y a seulement quelques décennies, la novlangue bioéthique, articulée autour de son atout irréfutable, qui sidère et clôt le bec à toute argumentation, le projet parental. Comme si souvent dans l’histoire, c’est par les mots que s’est opérée cette nouvelle prise de pouvoir, non des moindres, effaçant le fait que l’offre bio-médicale a précédé la demande parentale.

Mais une oreille exercée distinguera entre le fragile « désir d’enfant », qui peut ne pas être exaucé, comme tout désir, et qui est tourné vers ce dernier, et le « projet parental », dont la puissance a permis à la fécondation in vitro de franchir tout ce qui aurait pu faire seuil, jusqu’au délire, ( le clonage), en réussissant le tour de force d’effacer le mot « désir » et celui « d’enfant », avec le génie de l’inconscient pour révéler ce qu’il est chargé de masquer.

L’embryon, au carrefour des différences

Enjeu religieux, idéologique, scientifique, aujourd’hui industriel, l’embryon semble rebelle à toute qualification. Des débats récurrents ont lieu sur la définition, en lui, de la personne, qui la reconnaissant dès la fusion des gamètes mâles et femelles, qui à l’apparition du système nerveux ou à la différenciation des organes. Comme si la définition de la personne pouvait être autre chose qu’un jugement de valeur qui renseigne plus sur celui qui l’énonce que sur ce qu’il définit. L’accessibilité a été fabriquée au moyen de manipulations du langage désaffectant l’embryon de tout investissement. Embryon, pré-embryon, cellules embryonnaires, cellules souches (1). Parallèlement, la situation généalogique de l’embryon s’est inversée : Il n’est plus appelé à se développer pour se séparer, mais source lui-même de nouvelles fabrications.

Ces opérations langagières sont contemporaines de la congélation, technique supposée neutre, peu étudiée dans ces aspects autres que scientifiques, alors que nombre de questions indécidables posées par la F.I.V. en relèvent. Rendant l’un maître du temps de l’autre, la congélation invite à revisiter les liens profonds unissant temporalité et altérité, en même temps qu’elle crée une nouvelle catégorie, impensée, réifiée, aux confins de la vie et de la mort. Elle s’inscrit dans le nouveau traitement du vivant, identique à celui de l’inerte dans le monde industriel, qui passe par la fabrication, le stockage, la modification, le transport, les échanges, toutes catégories propres, dans le droit, à la qualification des choses et non des personnes. C’est elle, enfin, qui place l’embryon sous la toute puissance de la volonté individuelle, par le biais de la tutelle parentale, qui, selon le « projet » du même nom, décide de son avènement, de sa conservation, de sa destruction, de son « don » à une famille inconnue ou à la science. « Le droit peut-il tolérer que la qualification de personne dépende des volontés individuelles et non de celle de la Loi ? », s’interroge la juriste Catherine Labrusse (2).

Qui peut prétendre que de telles dispositions, qui consacrent la toute puissance de la décision subjective et de toute extériorité qui lui fasse limite, seraient sans effets pour tous ?

Les qualifications ont inévitablement des significations pour notre vie psychique consciente et inconsciente. La science ne peut faire la loi au langage ni à ce qu’il suscite. L’embryon est et n’est pas seulement quelques cellules ; il est aussi la première matérialisation de l’alliance de l’homme et de la femme, une figure d’identification, une figure de chaque passé, en même temps qu’une ouverture sur l’avenir. Par sa position à l’exacte jonction des sexes et des générations, il condense toutes les différences. Ce qui fait de lui un objet méta-physique par excellence, (au delà de la physique.).

Figure d’altérité originaire, notre relation à cette figure porte la marque de notre relation à notre descendance, de notre ouverture à la transmission de la vie et à la différenciation. Est-ce un hasard si cette figure d’altérité tend aujourd’hui à faire retour au « même », par le biais de l’indifférenciation des organes ? Car la filiation ne remonte pas, elle descend. La réincorporation en organes que suppose l’utilisation d’embryons humains est l’exact contraire des processus de séparation et de différenciation qui constituent une parentalité non abusive, non délirante. Que peut transmettre une société sur ces enjeux symboliques vitaux, si elle fait de ses descendants, non nés mais déjà utilisés, des organes ? Quel monde humain cela dessine –t-il, quel apprentissage de la parentalité ? En d’autres termes, la réification ultime de l’embryon est-elle compatible avec les opérations mentales nécessaires pour fabriquer, métaphoriquement cette fois, du « descendant » ?

Si la dépénalisation de l’avortement fût un mal nécessaire, la recherche sur l’embryon pourrait bien être un bien hypothétique. Car si cellules souches adultes présentent les mêmes avantages thérapeutiques, alors l’insistance pour la maîtrise de l’embryon pourrait bien abriter un autre débat, un empressement impossible à élucider en quelques lignes : La jubilation de la science à piquer l’embryon à l’Église (3).

Il n’y a pas de raison que l’embryon soit inconnaissable. Mais on ne peut le traiter comme l’amibe. Nous n’avons rien à redouter du savoir en tant que tel, mais tout à redouter de l’avidité d’un désir de savoir qui ignore ce qu’il cherche, de nature à annuler, par objectivation, l’altérité qui nous fonde. (4)

Le droit, anthropo-protecteur ?

Ce pourrait être la grandeur de la loi à venir, sa sagesse : faire la part à la dimension anthropo-protectrice dont le droit est chargé, dans tous ses énoncés. Il ne s’agit pas seulement de protéger l’embryon, mais de protéger, pour nous tous, la dignité de nos représentations, en tous les états de l’humain,en nous signifiant, si nous ignorons ce que nous sommes, ce que nous ne sommes pas : des objets fabricables, réplicables, commercialisables, jetables. Car le coût anthropologique de l’absence de limites, nous le payons déjà, dans une société confuse et chaotique qui ne sait plus où elle va. Est-ce vraiment le moment de l’accroître ?

Monette Vacquin (Psychanalyste)

Membre de la Commission d’Ethique bio-médicale du Consistoire Israëlite de Paris

Membre du Conseil Scientifique du département d’Ethique du Collège des Bernardins

Auteur notamment de "Frankenstein ou les délires de la raison", F.Bourin, 1989 et de "Main basse sur les vivants", Fayard, 1999.

Source : Blog Bioéthique

Image : www.imageafter.com

(1) On parle également « d’artéfact de laboratoire ».

(2) Études en hommage à Pierre Catala. C.I.T.E.C 2001. Le droit privé français.

(3) Problématique qui traverse toute la biologie contemporaine.

(4) Et qui a déjà produit cet incroyable retournement : Au début de la vie, des embryons congelés, à la fin, des cadavres chauds.

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