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« L’Évangile n’est pas tombé du Ciel. Il est le fruit d’une attente et d’une histoire. » Pour le pasteur protestant Antoine Nouis, auteur de « Nos racines juives » (Bayard,2018), un chrétien ne peut renier l’héritage de l’Ancien Testament et de la pensée rabbinique. S’appuyer sur une source autre que soi-même laisse place au dialogue avec d’autres vérités et empêche les dérives.

 

 


L’Ancien et le Nouveau Testament sont-ils deux entités indépendantes ?

On ne peut pas détacher l’Église de son enracinement judaïque. L’Évangile est pétri de références à l’Ancien Testament. Si on le retire, on le vide d’une part de sa substance. La Bible se présente comme une grande narration qui commence avec la création et culmine en Jésus-Christ. Prenons par exemple l’incarnation : l’idée d’un Dieu qui devient homme, fondement du christianisme, n’est pas venue de nulle part. Dans l’Ancien Testament et la tradition judaïque, il y a eu tout un cheminement pour arriver à cette conviction. La notion d’alliance (avec Noé, Abraham, Moïse…), qui repose sur l’idée d’un Dieu qui reconnaît son besoin des hommes pour accomplir son dessin, l’a notamment préparé. Il accorde tellement d’importance à l’humanité qu’il se laisse lui-même influencer par l’humain.

 

 

Qu’est-ce que le judaïsme peut apporter à un chrétien aujourd’hui ?

La Torah écrite, immuable et rigoureusement gardée, est complétée par toute une tradition d’interprétation orale : le Talmud, qui correspond à tout le corpus de commentaires et de réflexions sur la Torah écrite pensée et enseignée par les rabbins. Cette lecture – la pensée rabbinique – à la foi très scrupuleuse de la lettre même du texte et extrêmement ouverte quant aux interprétations, a été pour moi un émerveillement et une libération. La pensée rabbinique est aussi riche que la vie : les interprétations sont toujours renouvelées par rapport à ce qui peut faire sens dans l’actualité. Elles ne se contredisent pas mais au contraire s’enrichissent. C’est ce qu’on appelle la lecture infinie : comme Dieu est infini, l’interprétation de l’écriture l’est aussi

 

 

Est-ce que ça veut dire que toutes les interprétations sont légitimes ?

Non, l’infini ne veut pas dire n’importe quoi, mais plutôt qu’on a jamais fini d’épuiser le sens d’un texte, d’un verset ou même d’un mot. Il y a une régulation de groupe car on sait qu’il peut y avoir des lectures délirantes et racistes de la Bible. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre du judaïsme, on n’étudie jamais seul.

 

 

Peut-on lire l’Évangile de cette manière également ?

J’en suis tout à fait convaincu. Par exemple dans le chapitre 23 de l’évangile de Matthieu, Jésus tient un discours d’une grande sévérité envers les pharisiens. Or dans le Talmud, les pharisiens ont écrit un texte qui dénonce également leurs propres dérives (ils distinguent sept types de pharisiens : fanfarons, hypocrites, orgueilleux, etc). Ce qui nous nous pourrions interpréter comme un discours anti-pharisien dans la bouche de Jésus est plutôt une inscription à l’intérieur des débats du judaïsme de son époque. Il ne s’agit pas de critique des pharisiens en tant que représentant d’un mouvement religieux mais critique d’un mauvais positionnement devant Dieu. On peut alors relire ce chapitre en remplaçant le mot pharisien par celui de chrétien.

 

 

Quels éclairages la pensée rabbinique peut-elle nous apporter sur les passages plus difficiles – voire révoltants – de l’Ancien Testament, comme le sacrifice d’Abraham ?

De même que nous pouvons lire l’Ancien Testament à partir de la lumière de l’Évangile, nous pouvons lire, dans le judaïsme, la tradition écrite par le prisme de la tradition orale. Concernant le sacrifice d’Abraham, une des lectures rabbiniques rappelle que la traduction du mot « sacrifice » (dans le texte : « Dieu dit à Abraham « sacrifie ton fils »), peut aussi signifier « faire monter ». En parallèle, elle explique qu’à la fin du texte, Dieu ne donne pas un agneau (dans le texte : « Isaac : »où est l’agneau pour l’holocauste ? »»), mais un bélier pour le sacrifice (« Abraham vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes »). Quelle différence ? Le bélier est un père, l’agneau un fils. Le terme « faire monter » prend alors tout son sens : il signifie laisser partir, laisser exister. Ce qu’Abraham doit sacrifier, ce n’est pas son fils, c’est sa paternité. Cette interprétation m’a réconcilié avec ce texte.

 

 

Quel risque peut entraîner le rejet de l’Ancien Testament quand on est chrétien ?

Cette tentation remonte à l’Église primitive qui a très tôt été confrontée au marcionisme, ce courant de pensée qui consistait à rejeter l’Ancien Testament au profit du nouveau. On voit bien quels types de comportements peut engendrer la certitude de posséder la vérité absolue. En tant que religieux et responsable, je suis obligé de reconnaître que l’histoire des religions, notamment celle du christianisme et du protestantisme, a vu naître des monstres (guerres de religions, djihadisme pour l’islam, Ku Klux clan pour le protestantisme…). On doit juger une religion par ce qu’elle produit de meilleur mais aussi garder les yeux ouverts sur ce qu’elle causé de pire.

 

 

Le judaïsme pourrait empêcher les dérives du christianisme ?

En maintenant dans notre compréhension de Dieu une racine autre que nous-même : le judaïsme, nous nous obligeons à avoir un regard ouvert sur notre propre tradition, nous laissons un espace pour le dialogue avec les autres formes de vérité.

 

 

Propos recueillis par Marguerite de Baudoüin

 

Source : Croire.com