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En Occident, c’est grâce aux contacts avec le monde arabe que la « science des asts » (terme qui lie étroitement astronomie et astrologie) connaît un renouveau au XIIe siècle. Face à l’arempleur du phénomène, qui concerne toutes les classes sociales, l’Église réagit en condamnant cette « hérésie ». Mais certains intellectuels adoptent une autre stratégie et vont tenter de rendre compatibles les pratiques astrologiques avec la doctrine chrétienne… Par Leslie du Team Rédaction.

 

Suite aux traductions des ouvrages arabes, quelques auteurs occidentaux écrivirent à leur tour des traités sur cette nouvelle science en tentant de justifier leurs positions. Un des premiers qui se lança fut Raymond de Marseille, sans doute l’un des premiers chrétiens à avoir eu accès à ces nouvelles traductions dès les années 1140. Ses écrits se caractérisent par une volonté de mettre en conformité la science des astres avec le dogme chrétien. Lui-même étant un clerc, on ressent dans son texte les pressions auxquelles il était sans doute soumis par ses supérieurs hiérarchiques, qui devaient probablement lui reprocher ces préoccupations peu orthodoxes si l’on se fie à son attitude sur la défensive[1]. Son texte tenta donc de légitimer une science déjà pointée du doigt à ce moment-là, et de justifier son intérêt pour une discipline profane qu’il tenta de sacraliser. Raymond de Marseille utilise notamment des citations bibliques pour légitimer l’astrologie, comme le montre par exemple cet extrait de son Liber cursuum planetarum (Livre sur la course des planètes) :

C’est pourquoi celui qui connaît le cours des planètes merveilleusement organisé par Dieu, et qui par suite n’ignore pas les causes des affaires humaines, celui-là a matière à glorifier Dieu, puisque chacun qui raisonne sainement sait que le créateur a très évidemment mis au service de l’homme non seulement tout ce qu’on voit sur la terre mais aussi ce qu’on voit dans le ciel. Il apparaît en effet non seulement que Dieu a créé les astres « pour qu’ils éclairent la terre », mais, selon ce qui est écrit, pour qu’ils soient « dans les signes et les temps, dans les jours et les années »[2].

 

Voilà donc un premier argument clé pour les théologiens qui souhaitaient dissocier l’astrologie de la magie : contrairement aux pratiques magiques dites « démoniaques » (invocations, malédictions, création d’illusions, etc.) liées à la sorcellerie, l’astrologie ne recourait en aucun cas au démon mais tirait son efficacité de la position des planètes. Autrement dit, un élément purement naturel, créé par Dieu et donné aux hommes comme signes, selon la citation du premier livre de la Genèse : « Dieu dit : qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour de la nuit, qu’ils servent de signes tant pour les fêtes que pour les jours et les années. » (Gn 1, 14). Pour cette raison, il ne fallait pas mettre l’astrologie dans le même sac que les autres superstitions hérétiques. Certains auteurs, tels le très influent évêque de Paris – et également conseiller et confesseur du roi Louis IX – Guillaume d’Auvergne (1180 – 1249), définirent d’ailleurs l’astrologie comme une forme de « magie naturelle », par opposition à la « magie démoniaque ».

 

 

 

Le rejet de toute « astrolâtrie »

Si les astres sont des signes donnés par Dieu, cela implique qu’ils ne soient que de simples corps en mouvement régis par la volonté divine. Il serait donc erroné de les considérer comme des divinités mues par une force indépendante. L’idée d’une déification des étoiles fut d’ailleurs vivement et unanimement condamnée, suivant ce qui est écrit dans la Bible : « Ne va pas lever les yeux vers le ciel, regarder le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, et te laisser entraîner à te prosterner devant eux et à les servir. Car ils sont la part que le Seigneur ton Dieu a donnée à tous les peuples qui sont partout sous le ciel. » (Dt 4, 19).

Le dominicain Thomas d’Aquin (1224/25 – 1274), par exemple, affirma ainsi dans l’une de ses Questions disputées sur la Vérité que les astres n’avaient pas de volonté propre et qu’on ne pouvait en aucun cas les considérer comme « des causes purement premières » car, selon lui, « tout ce qui est mu doit être rapporté à un principe immobile ». Il ajouta que « toute nature est immédiatement établie par Dieu dans sa forme première »[3]. Les astres ne sont donc selon lui que des intermédiaires de la volonté divine, des phénomènes naturels, dont l’interprétation ne constitue pas un péché.

 

 

 

La garantie du libre arbitre

La plupart des défenseurs de cette science partirent aussi du principe que, si les astres avaient une influence évidente sur des phénomènes naturels comme les marées ou les saisons, ils pouvaient en toute logique également agir sur les corps selon le même principe.

Sur les corps, mais non sur les âmes : ainsi, les astres n’avaient aucune influence sur la volonté humaine. De cette manière, la notion du libre arbitre de l’homme était préservée. Cette idée avait déjà été évoquée par Saint Augustin au Ve siècle :

Peut-être ne serait-il pas tout à fait absurde de soutenir que les influences des astres soient pour quelque chose dans la forme des corps, ainsi l’approche ou l’éloignement du soleil produit la variété des saisons, et suivant que la lune est à son croissant ou à son décours, on voit certaines choses augmenter ou diminuer, comme les hérissons de mer, les huîtres et les marées ; mais vouloir soumettre aux mêmes influences les volontés des hommes, c’est nous donner lieu de chercher des raisons pour en affranchir jusqu’aux objets corporels [4]. 

Elle fut par la suite récurrente dans les argumentations des théologiens, notamment chez Thomas d’Aquin, qui s’inspira d’ailleurs beaucoup des idées de Saint Augustin. Cette influence est bien visible lorsqu’il écrit :

Tout d’abord, il te faut savoir que la puissance des corps célestes s’étend jusqu’à modifier les corps inférieurs. […] Dès lors, si on a recours aux arrêts des astres pour connaître d’avance des effets physiques, par exemple tempête et temps calme, santé ou maladie du corps, abondance et pauvreté des récoltes et toutes les choses de ce genre, qui dépendent de causes physiques et naturelles, il est clair qu’il n’y a pas de péché. […] Toutefois, il faut absolument maintenir que la volonté de l’homme n’est pas soumise à une fatalité astrale ; sans cela, ce serait la fin du libre arbitre ; et si on le supprimait, ni les bonnes actions ne seraient alors comptées comme un mérite pour l’homme, ni les mauvaises comme une faute. Et c’est pourquoi tout chrétien doit soutenir fermement que tout ce qui dépend de la volonté humaine, c’est le cas de toutes les actions humaines, ne dépend pas d’une fatalité astrale [5]. 

 

Cependant, certains admirent que, dans une certaine mesure, les passions du corps pouvaient diriger l’esprit chez des individus faibles qui n’étaient pas gouvernés par la raison. Dans ce cas, il était possible que les astres aient un impact sur les comportements également.

 

 

 

Les pratiques astrologiques controversées

L’extrait de Thomas d’Aquin ci-dessus est révélateur de l’une des grandes difficultés dans l’établissement d’une norme : ces intellectuels durent en effet définir dans l’astrologie les pratiques tolérées et les pratiques plus controversées. Ainsi, les prédictions générales indicatrices d’une certaine tendance ne furent pas remises en cause, tandis que les prévisions individuelles – et en particulier celles liées à l’avenir – étaient souvent vues comme peu fiables et pratiquées uniquement par les charlatans ou faux astrologues.

On distingue généralement quatre manières d’utiliser l’astrologie : les nativités, les révolutions, les élections et les interrogations [6].

  • Les nativités sont, comme leur nom l’indique, l’horoscope fait à la naissance d’un individu. Il s’agit donc d’étudier la configuration céleste pour y déceler des indices sur la vie future et la personnalité de l’enfant. La nativité était le mode de prédiction astrologique le plus utilisé.
  • Les révolutions fournissent des prédictions à court terme pour l’année à venir, c’est-à-dire le temps que met le soleil pour revenir à son point initial. L’astrologue s’intéresse ici aux conditions météorologiques, aux catastrophes naturelles, aux épidémies, aux grands bouleversements à venir.
  • Le but des élections est de choisir le moment le plus favorable pour entreprendre une action, par exemple partir en guerre, construire une maison, se marier, commencer un voyage, etc.
  • Quant aux interrogations, elles cherchent une réponse à une question précise, posée par l’individu. Elles peuvent être d’ordre général ou concerner la vie privée de la personne concernée. Pour y répondre, l’astrologue va établir l’horoscope du moment exact où la question a été posée pour tenter de trouver la réponse dans les astres.

Ces deux dernières pratiques – élections et interrogations – étaient justement celles prohibées par l’Église, qui les considérait comme incompatibles avec le libre-arbitre de l’homme [7].

 

 

 

Épilogue : vers une astrologie reconnue comme science

Ce long travail de définition d’une norme occupa de nombreux clercs entre le XIIe et le XIIIe siècle. À force de persévérance – et grâce à un sentiment d’anxiété lié au contexte troublé de la fin du Moyen Âge –, l’astrologie devint peu à peu reconnue et enseignée dans certaines universités. Elle continua à se diffuser plus largement dans la population, notamment par le biais des traités et almanachs imprimés, et tint un rôle primordial dans les cours des souverains européens. Elle resta pendant longtemps très liée à la médecine (pour définir le meilleur moment de pratiquer une saignée par exemple) et à l’astronomie, bien sûr. Avec l’humanisme de la Renaissance, une certaine méfiance à son égard s’installa peu à peu, et la découverte du système héliocentrique par Copernic en 1543 contribua à discréditer cette soi-disant « science »[8].

 

Quant à l’Église, si elle continuait à s’inquiéter ponctuellement de l’énorme influence de l’astrologie, ses appels perdirent de leur efficacité avec la sécularisation progressive de la société. Néanmoins, il est étonnant de constater que les mouvements liés au « New Age » au XIXe siècle réinvestirent l’astrologie d’une certaine valeur spirituelle et ésotérique, dans une démarche totalement opposée à celle des théologiens du Moyen Âge.

Aujourd’hui, nous constatons que l’astrologie, à présent bien séparée de l’astronomie, reste encore un phénomène très populaire, même si la dénomination de « science » ne peut peut-être plus s’appliquer aux horoscopes des magazines…

 

Leslie, du Team Rédaction

 


[1] Raymond de Marseille, Opera Omnia, Traité de l’astrolabe, Liber Cursuum Planetarum, Tome 1, Edition critique et traduction par D’ALVERNY Marie-Thérèse, BURNETT Charles, POULLE Emmanuel, Paris : CNRS Edition, 2009, p. 9.
[2] Ibid., p.139.
[3] Thomas d’Aquin, Questions disputées sur la Vérité, question 5, art. 9, v. 1256 – 1259. Tiré de COUILLAUD, Bruno (trad.), L’astrologie ; les opérations cachées de la nature ; les sorts, Paris : Les Belles Lettres, 2008, pp. 47 – 48.
[4] Saint Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, livre V, chap. 6, écrit entre 413 et 426. Tiré de http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/citededieu/livre5.htm#. 
[5] Thomas d’Aquin, De judiciis astrorum, vers 1270, traduit du latin par Pierre Monat, 2007. Tiré de http://docteurangelique.free.fr/livresformatweb/opuscules/26astrologiejudiciaire.htm.
[6] « Astrology » in Thomas Glick ; Steven J. Livesey ; Faith Wallis, Mediaeval science, Technology, and Medicine: an encyclopedia, New York: Routledge, 2005, pp.62 – 63.
[7] Ibid.
[8] SEMASKA Diana, « L’astrologie et l’astronomie à la croisée des trajectoires » in : Les Cahiers de Science&Vie, no 105, 13 juin 2008, pp. 105 – 111.

 

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