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L’astrologie, science naturelle ou superstition ? Pratique licite ou hérésie ? De tous temps, cette épineuse question s’est posée à l’Église, qui a alternativement condamné l’astrologie ou essayé de la rendre compatible avec la doctrine chrétienne. Focus sur les enjeux de la « science des astres » en se replongeant dans les débats du Moyen Âge.

 

Si l’astronomie et l’astrologie se définissent de nos jours comme deux domaines bien séparés – l’un scientifique, l’autre plutôt populaire –  il est important de noter que, pendant tout le Moyen Âge et jusqu’au XVIIe siècle, toutes deux étaient perçues comme complémentaires et indissociables, telles les deux faces d’une même pièce de monnaie. En effet, les calculs astronomiques servaient principalement à établir des prédictions astrologiques. C’est pourquoi on pouvait les regrouper sous le même terme de « science des astres ».

 

Cette science des astres étaient déjà pratiquée dès l’Antiquité. Le personnage le plus important de cette période est sans conteste le philosophe grec Claude Ptolémée (v.90 – v.168), qui vécut à Alexandrie au IIe siècle ap. J.-C. et rédigea de nombreux ouvrages sur le sujet, dont L’Almageste (pour l’astronomie) et le Tetrabiblos ou Quadripartitum (pour l’astrologie). Cependant, ces savoirs évoluèrent par la suite dans des directions très différentes en Orient et en Occident.

 

Dans le premier cas, les théories grecques (introduites au Proche-Orient via le monde byzantin) furent complétées par des éléments issus des cultures persane et indienne. La science arabe, ainsi enrichie des savoirs de plusieurs civilisations, se développa fortement, au point de dépasser largement les connaissances de l’Occident. La ville de Bagdad devint dès le VIIIe siècle un important centre de recherche pour l’astronomie, et la science des astres connut alors un véritable « âge d’or »[1]. La force des savants arabes résidait dans leur observation directe du ciel, très peu pratiquée en Occident[2]. Pour ce faire, ils développèrent des instruments astronomiques très techniques, tels l’astrolabe, qui leur permirent de mettre au point de nouvelles méthodes de calculs fournissant des prédictions astrologiques plus précises.

 

 

Une pratique peu développée en Occident

Au Moyen Âge, la science des astres avait donc obtenu en Orient un statut reconnu et une place de choix dans la culture arabe. Cependant, dans le monde latin, la situation de l’astrologie était très différente.

L’Europe médiévale, s’inscrivant dans la continuité de l’Empire romain, avait hérité des théories astrologiques latines mais n’avait pas eu accès aux auteurs grecs, dont les écrits avaient été perdus. Du monde romain, elle avait gardé le système géocentrique et la connaissance de sept planètes (la Lune et le Soleil, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne), dont elle garda les noms hérités des divinités romaines.

 

Mais le développement du christianisme avait freiné l’essor de l’astrologie, que l’Église associait à une forme de divination augurale ou d’idolâtrie. De ce fait, en Occident, les connaissances dans ce domaine stagnaient depuis la fin de l’Antiquité. L’observation directe du ciel n’étant pas courante, on se cantonnait à ce qui était écrit dans les livres. De plus, comme il n’y avait pas encore d’instruments perfectionnés, les pratiques astrologiques restaient très basiques et se fondaient uniquement sur la position des luminaires (c’est-à-dire la Lune et le Soleil), facilement repérables.

 

 

Premiers contacts entre l’Orient et l’Occident : le renouveau de la « science des astres »

Dès la fin du Xe siècle, la situation commença à évoluer favorablement grâce aux premiers contacts avec les Arabes, notamment via l’Espagne (alors sous domination islamique) et le Sud de l’Italie. Un ouvrage central de cette époque est le corpus du Liber Alchandrei, une compilation assez hétéroclite de différents textes traduits en latin aux influences apparemment orientales, qui doit son nom à son auteur présumé, l’astrologue Alchandreus (sur lequel nous n’avons malheureusement aucune information). Ce corpus constitue le plus ancien groupe d’écrits médiévaux en latin traitant uniquement de l’astrologie [3].

Il fallut cependant attendre le XIIe siècle pour qu’une vague de traductions des traités arabes rende possible une véritable renaissance de la science des astres. C’est ainsi que, vers 1150, l’essentiel de la doctrine magico-astrologique arabe devint progressivement disponible pour les savants européens, qui redécouvrirent par la même occasion les textes antiques grecs. En sus de ces traités, c’est également les améliorations techniques grâce à certains instruments venus d’Orient, et notamment l’astrolabe, qui permirent bientôt de développer un discours scientifique autour de l’astrologie. En effet, grâce à ces nouveaux outils, les prédictions ne se basaient plus uniquement sur les luminaires mais tenaient compte des positions des cinq autres planètes, dont les trajectoires étaient mieux connues [4]. Ces deux facteurs contribuèrent à ranimer l’engouement populaire pour les horoscopes, qui furent utilisés à des fins médicales, politiques ou encore militaires. Ces pratiques connurent rapidement un essor notable dans l’Occident latin.

Parallèlement, grâce aux apports techniques et textuels du monde arabe, l’astronomie devint également une science reconnue, enseignée dans les premières universités médiévales. Elle faisait en effet partie du quadrivium (« la quadruple voie »), qui étudiait les sciences mathématiques et comprenait – outre l’astronomie – l’arithmétique, la musique et la géométrie.

 

 

Des problèmes de compatibilité avec les dogmes chrétiens

Cependant, cette nouvelle « science » était encore loin de faire l’unanimité dans le milieu ecclésiastique, qui n’avait pas attendu ce renouveau pour condamner vigoureusement la pratique de l’astrologie. Depuis Saint Augustin, celle-ci était en effet associée soit à la magie avec l’idée d’un pacte avec le démon, soit à une « superstition » païenne. Or, ce nouvel engouement pour la science des astres ne touchait plus seulement les couches populaires de la société, mais également les intellectuels du milieu universitaire ainsi que les nobles des cours royales. Même les grands monarques se dotaient d’astrologues renommés, pour des raisons à la fois stratégiques (prévoir l’issue d’une bataille, le moment propice à une conquête ou une éventuelle conspiration) et de prestige. Parmi les plus célèbres astrologues de cour du XIIIe siècle, nous pouvons notamment citer Michel Scot ou Guido Bonatti.

Il devenait donc difficile pour l’Église de persister à considérer ces pratiques comme une erreur des naïfs, d’autant plus que certains membres du clergé s’y montraient favorables. Dès lors, que faire ? Les opinions étaient divisées. Tandis que les condamnations officielles et les menaces d’excommunication persistaient – telles celles prononcées par l’évêque de Paris Étienne Tempier en 1277 dans sa liste de 219 thèses jugées hérétiques – certains clercs prirent le parti de défendre le statut scientifique de l’astrologie et de montrer la compatibilité de l’astrologie avec la doctrine chrétienne.

 

Leur tâche n’était pas aisée : l’étude des astres, telle que décrite et expliquée par ces traités orientaux, était en effet associée au culte des divinités astrales. En d’autres termes, il s’agissait d’ « astrolâtrie », une forme d’idolâtrie liée aux planètes. Cette croyance était difficilement conciliable avec le monothéisme chrétien. Les intellectuels durent alors trouver un moyen de conjuguer les différents aspects de cette doctrine avec la pensée chrétienne qui affirme que Dieu est unique et tout-puissant, ainsi que démentir certaines idées en circulation – qui expliquaient par exemple que le tempérament et le caractère d’une personne étaient le résultat de l’influence des étoiles, ou encore que l’individu agissait en fonction de l’attraction des corps célestes et non de son libre arbitre. Il fallait également supprimer tout principe de dualité présent dans la pensée orientale afin d’éviter les hérésies de type manichéen. Les savants des XIIe et XIIIe siècles tentèrent donc, non sans peine, de définir un cadre normatif entre ce qui était licite ou non, entre les croyances compatibles avec le christianisme et les idées hérétiques. Ainsi, les textes relatifs à la science des astres ne purent être simplement traduits de l’arabe au latin sans une occidentalisation et une christianisation de ceux-ci.

 

Quels furent les arguments des théologiens partisans de l’astrologie ? C’est la question qui nous intéressera dans la deuxième partie de cet article…

 

La suite dans quelques jours !

 

Leslie, du Team Rédaction



[1] Jean-Patrice Boudet, Entre science et nigromance. Astrologie, divination et magie dans l’Occident médiéval (XIIe – XVe siècle), Paris : Publications de la Sorbonne, 2006, p. 37 (coll. Histoire ancienne et médiévale 83).

[2] Raymond Mercier, « East and West contrasted in scientific astronomy » in DRAELANTS I. ; TIHON A. ; VAN DEN ABEELE B., Occident et Proche-Orient : contacts scientifiques au temps des Croisades, actes du colloque de Louvain-la-Neuve, 24 et 25 mars 1997, [s. l.] : Brepols, 2000, p. 325 (coll. Réminiscences 5).

[4] David Juste, « Les doctrines astrologiques du Liber Alchandrei » in Occident et Proche-Orient : contacts scientifiques au temps des Croisades, op. cit., pp. 181 – 222.

[3] Anne-Lawrence Mathers ; Carolina Escobar-Vargas, Magic and medieval Society, Londres : Routledge, 2014, p. 33.

 

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