Paradis-enfer

Pour les amateurs de chaleurs fortes, ces canicules estivales c’est le paradis ! Tandis que pour les autres, contraints à les subir, c’est plutôt l’enfer !

Pour ma part, c’est une opportunité météorologique pour vous emmener sur les chemins scabreux du paradis et de l’enfer, à travers cet extrait d’un conte zen traditionnel.

 

« Un jour, un fameux samouraï nommé Kasaï, fatigué de risquer partout sa haute et puissante carcasse, se prit à écouter son âme.

Et son âme lui dit :

–   » Par pitié, trouve-moi. « 

Kasaï s’étonna fort :

–  » T’ai-je donc égaré ? Puisque tu sais parler, mon âme, dis encore. Où es-tu ? Réponds-moi et j’irai te chercher. « 

–  » Je suis où est l’enfer. Je suis peut-être aussi où est le paradis. « 

L’âme lui dit ces mots, puis demeura muette.

Alors KasaÏ décrocha son épée et s’en alla sur les routes à la recherche de ces lieux où était son âme. Or, comme il cheminait, il parvint à la ville d’Ise où était un marché. Un moment, il erra parmi les charretées de légumes, puis acheta pour quelques sous un bol de riz bouilli et s’assit contre un arbre pour déjeuner tranquille. Il vit alors passer un homme sur son âne et, soudain, reconnu son visage. Il l’avait rencontré un jour, dans la montagne d’Ise où il s’était égaré à pourchasser des brigands. Cet homme était ermite. Il avait hébergé le samouraï perdu, puis il l’avait remis sur la route de la ville. Il y avait de cela quinze ans, peut-être vingt.

Il n’avait pas changé d’un cheveu, d’une ride. Il s’appelait Hakuin. Il paraissait heureux. Kasaï laissa sa pitance et, de loin, le suivit jusqu’à sa maison basse au bord de la forêt qui grimpait vers les brumes. Il demeura longtemps à l’abri du sous-bois, sans oser s’approcher de la porte. Au crépuscule enfin, il s’en vint sur le seuil et appela :

–  » Maître Hakuin ! « 

Il attendit un peu, puis l’ermite apparut, une lampe à la main.

–  » Que veux-tu mon fils ?

– Me reconnaissez-vous ? dit Kasaï.

– Entre, répondit le vieil homme. « 

Après qu’ils eurent bu ensemble un bol de thé :

–  » Maître Hakuin, dit le samouraï, je cherche le chemin du paradis, je cherche aussi celui de l’enfer, car mon âme m’a dit qu’elle était en ces lieux. Aidez-moi, je ne sais que marcher sans boussole, au hasard. « 

L’ermite resta silencieux à contempler son visiteur. Puis sa figure se fit soudain si sarcastique et méprisante que Kasaï se dressa, le cœur bouleversé et les tempes battantes.

–  » Qui es-tu pour me prier ainsi ? grinça méchamment maître Hakuin. Un soulard, un brutal, un rustre. Certes, je te connais. Tu pues autant qu’un fauve. Quinze années sont passées depuis ce jour où par indulgence coupable je t’ai accueilli sous mon toi, mais je n’ai oublié ni ta mauvaise odeur ni ton regard stupide. Comment l’aurais-je pu ? Tu es ce qui se fait de plus sot en ce monde. Toi, suivre le chemin du Ciel et de l’Enfer ? Plutôt mener un chien à la porte de Dieu ! « 

Kasaï pâlit. Son œil se fit terrible et sa bouche trembla. Jamais aucun vivant n’avait osé l’insulter de la sorte. La fureur tout à coup déborda de son corps. Il empoigna son sabre, à deux poings le leva. Comme il allait l’abattre :

–  » Ici s’ouvre le chemin de l’enfer « , dit maître Hakuin.

Il souriait, paisible, à nouveau tendre et simple.

Le samouraï laissa tomber ses bras puis lui sourit aussi, l’air tout illuminé. Enfin il s’inclina devant le vieil ermite. Alors il entendit au-dessus de sa tête :

–  » Ici, mon fils, s’ouvre le chemin du paradis. « 

C’est ainsi que commença le long voyage de Kasaï à la rencontre de son âme. »

(par Henri Gougaud)

 

Ce conte tout en sagesse, comme le sont généralement les contes zen, nous parle de notre âme, souvent égarée, tourmentée, partagée entre l’enfer et le paradis. A noter que ces deux mots ne portent pas de majuscule, ce qui nous signifie qu’il ne s’agit pas de lieux mais bien d’états d’âme.

Dans ce conte, on rejoint l’idée de Sartre, dans sa pièce de théâtre «Huis Clos», lorsqu’il fait dire à son personnage nommé Garcin :  » L’enfer c’est les autres « .

En fait, aussi bien dans « Huis clos » que dans ce récit, il ne s’agit pas des autres à proprement parlé mais bien du rapport que nous entretenons avec les autres et notamment avec le regard porté ou supposé porté par les autres sur nous et dans lequel nous nous enfermons.

 

L’autre peut en effet nous enfermer dans la vision qu’il a de nous, mais nous pouvons aussi nous y enfermer nous-mêmes, en donnant davantage foi au jugement des autres qu’à notre propre appréciation quant à notre vraie valeur. A remarquer aussi que dans le mot « enfermer » on trouve les mots « enfer » et « fermer » 😉

 

L’enfer devient donc ce chemin d’ « enfer-mement », cette prison qui nous maintient fermés sur nous-mêmes, prisonniers des regards, de nos croyances erronées, mais aussi de nos émotions et réactions souvent disproportionnées par rapport à une remarque ou une situation qui nous blesse ou nous déstabilise. Et quand on est déstabilisé, on perd son axe, son orientation. C’est le sens du mot « péché ». En grec, nous rappelle Jean-Yves Leloup, le mot « hamartia » signifie « viser une cible et tomber à côté ». Etre en état de péché, c’est donc être à côté de son axe, viser à côté de la cible. Et lorsque nous sommes désaxés, nous avons perdu notre centre vital, notre arbre de vie, notre orientation vers la Source qui est en nous.

 

Le paradis, dans ce conte et dans ce contexte, c’est justement le contre-pied de l’enfer. C’est un chemin de liberté qui nous amène à un changement, ce que nous appelons une conversion. Changement de regard d’abord, de regard sur nous, en prenant conscience de notre valeur fondamentale en tant qu’enfants de ce Dieu que nous osons nommer Père. Changement de regard et prise de conscience qui, comme notre brave samouraï, nous illumine et illumine notre vie.

Changement de regard sur les autres aussi que l’on ne voit dès lors plus comme des ennemis, mais comme des frères et des sœurs en humanité tentant, peut-être maladroitement, de nous communiquer leur souffrance. Ne serait-ce pas ça « aimez vos ennemis » dont parlait Jésus ? Ce changement de regard sur nous-mêmes d’abord, car nous pouvons être parfois notre pire ennemi, mais aussi sur les autres ?

Une prise de conscience et un changement de regard qui auront nécessairement un impact positif sur notre manière désormais différente de ressentir, de réagir et de nous comporter. En effet, s’incliner devant quelqu’un, comme le fait notre brave samouraï devant le vieil ermite, c’est reconnaître l’autre dans sa propre valeur, mais c’est aussi reconnaître la souffrance de la personne derrière ses propos maladroits, son agressivité, sa colère. Et la liberté, c’est justement cette capacité d’agir plutôt que de réagir de manière épidermique. Ne plus agir en victime dépendante du regard de l’autre ou de son propre regard négatif, ni sous l’emprise de ses émotions. C’est là peut-être le chemin, la clé du paradis.

 

« Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, disait Sartre, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c’est encore librement qu’ils y restent. De sorte qu’ils se mettent librement en enfer. »

 

Je vous souhaite dès lors un été d’enfer, dans un p’tit coin de paradis ! 😉

 

Christian Rossier