Politique équilibre

Comment résister aux tentations du pouvoir ? Selon Jean-Baptiste de Foucauld, fondateur et président de l’association Démocratie et spiritualité, « l’important est de garder une distance critique ».

 

Croire.com : La tension entre vie intérieure et vie politique est-elle courante?

Jean-Baptiste de Foucauld : La tension entre vie spirituelle et vie politique est courante et surtout normale. Il n’y a d’ailleurs pas que l’homme politique à la vivre. Tout homme d’action, toute personne qui a des responsabilités sociales à assumer se trouve dans le même cas. Ainsi en va-t-il pour le chef d’entreprise, le militant syndicaliste, le responsable associatif.

 

 

Face à une telle tension, comment se comporter ?

J.-B. de F. : Tout homme d’action, à quelque niveau de responsabilité qu’il soit, a fortiori s’il occupe un poste de responsabilité politique, doit garder ou instituer un moment de recul au cours de sa journée. Un temps réservé à une prise de conscience critique vis-à-vis de ses engagements, de son action. Ce moment de méditation, de prière, de contemplation – on peut l’appeler comme on voudra – doit être quotidien et ne doit souffrir aucune excuse. Les hommes d’action ont toujours des sollicitations qui leur servent de prétexte pour préserver cette excitation permanente qui est leur pente naturelle. Il faut s’organiser quotidiennement pour endiguer ce flot qui nous emporte, instituer des points de résistance intime au courant de l’action.

 

 

Ce temps quotidien suffit-il ?

J.-B. de F. : Non, bien sûr. À mon sens, il y a trois sortes de moments à réserver pour un bon équilibre de vie : ce temps quotidien dont nous venons de parler, un temps hebdomadaire, qui peut bien sûr être l’assistance au culte, et un temps annuel au cours duquel il s’agit, à l’écart de tout, de se retrouver face à soi-même, aidé par quelques proches ou par une communauté, à faire retour sur soi.

 

 

Est-ce important d’être avec d’autres ?

J.-B. de F. : C’est très important de se confronter. Le temps personnel quotidien devrait être complété par un temps vécu entre amis, un temps de libre parole, où l’on fait part de ses difficultés, de ses erreurs aussi, de ses faiblesses, de ses doutes et, surtout, de ses questions. J’ai moi-même toujours tiré profit de groupes de ce genre.

 

 

Et s’ils n’existent pas ?

J.-B. de F. : Eh bien en ce cas, il faut les constituer ! Bien sûr, ce n’est pas simple, mais c’est très fructueux. Parmi les personnes que j’ai été amené à connaître, un homme comme Jacques Delors avait ces moments où il pouvait, en confiance, faire part de ses interrogations.

 

 

Et de quoi sont faits ces moments de retour sur soi ?

J.-B. de F. : Il s’agit de mettre en perspective les dilemmes devant lesquels nous nous trouvons, les compromis que nous avons choisis et de nous demander si tout cela est bien conforme à ce que nous dit notre conscience. Il y a une question redoutable que nous pouvons toujours nous poser face à telle ou telle situation : Que ferait Jésus à ma place ? Je peux vous assurer que, si l’on est honnête, on ne sort pas indemne d’un tel examen parce que, bien souvent, nous sommes obligés de reconnaître qu’il y a une réponse à cette interrogation, et qu’elle est rarement la plus agréable !

 

 

La messe est importante pour votre vie politique ?

J.-B. de F. : Bien sûr. Il n’y a pas pour moi d’équivalent à ce moment. Tout d’abord, on est face à soi, contraint à une certaine immobilité physique. Mais en même temps, on n’est pas tout seul, mais avec d’autres, classes et générations confondues. Et on est confronté à une parole qui vient d’ailleurs et nous sort de notre rumination intérieure. Cette parole nous provoque, nous tire hors de nous-mêmes, nous force à nous situer.

 

 

Comment se comporter vis-à-vis du pouvoir ? On le perçoit souvent de façon négative.

J.-B. de F. : Le désir d’agir, de peser sur le cours des choses, est légitime. Surtout lorsqu’il prend sa source dans un idéal, une vision de l’homme et de la société. Les problèmes commencent lorsque ce désir d’agir se transforme en désir de pouvoir tout court. Lorsque le pouvoir devient un moyen de nous affirmer nous-mêmes, lorsque le pouvoir devient recherche d’identité, désir de gagner. Lorsqu’on exerce un pouvoir, vient presque toujours un moment où l’on est tenté de s’affranchir des règles ordinaires pour être plus efficace. Il faut résister très vivement à cette tentation, car on en vient très vite à s’affranchir des règles tout court.

 

 

Y a-t-il des lieux pour faire un peu de lumière sur ces questions ?

J.-B. de F. : Eh bien non, et c’est très dommage. À l’ENA par exemple, on ne dit pas un mot de tout ceci. Mais on n’en parle pas davantage ailleurs et pas non plus chez les chrétiens. Tout ce domaine du désir de pouvoir est complètement occulté. Chez les chrétiens, on parle de service, ou de gratuité, et l’on va un peu vite en besogne. Le désir de pouvoir existe. Il faut le regarder avec lucidité, car il atteint chacun de nous. On ne peut pas invoquer sans cesse le désintérêt. Il est normal d’être intéressé par la mise en œuvre de son idéal. Mais lorsque, pour y parvenir, on tombe dans des compromis excessifs, on devient dominé par le pouvoir. C’est ce seuil qu’il ne faut pas franchir. D’où l’importance de ces lieux de « révision de vie », trop rares aujourd’hui, qui nous permettent de démêler tout cela, de faire la lumière sur nous-mêmes.

 

 

La politique comporte nécessairement des compromis. Comment vivre avec ?

J.-B. de F.: Max Weber parle d’éthique de conviction et d’éthique de responsabilité. L’éthique de conviction consiste à agir selon ses principes personnels, ses convictions. Le problème, c’est que si l’on pousse trop sur les convictions, on risque de créer involontairement des déséquilibres dangereux pour la société. À l’inverse, si on est trop dans les compromis, on finit par perdre de vue les convictions. Exercer des responsabilités, particulièrement en politique, nécessite un travail permanent d’équilibrage et d’arbitrage entre conviction et responsabilité. C’est pourquoi il est si important de ménager des espaces intérieurs – dans le silence ou la confrontation avec d’autres – où l’on ravive son équilibre spirituel. Car en fait, si l’on y prête attention, on sait très bien repérer, tout au fond de soi, le moment où l’on passe du compromis à la compromission.

 

 

Mais n’y a-t-il pas des circonstances extérieures, des moments historiques plus favorables que d’autres à ce travail de discernement ?

J.-B. de F.: Bien sûr. Le contexte actuel, à cet égard, n’arrange rien. La montée de l’individualisme, la pratique et l’affichage du cynisme, le goût de l’argent, la pression des médias sont très peu propices à cet accord intime. D’où l’idée que nous avons eue avec quelques amis de mettre en place une attitude radicalement différente du cynisme matérialiste dans lequel nous baignons. Des associations se sont mises au travail afin de proposer, dans le but de revitaliser la vie politique et d’aider à la nécessaire mutation, un Pacte civique (1), inspiré du modèle du pacte écologique de Nicolas Hulot. Ce Pacte associe transformation personnelle, transformation des organisations et transformation politique et sociale. Ces trois changements se conditionnent mutuellement, désormais. Il faut les relier entre eux, et s’y relier entre nous, pour surmonter la crise. Le pacte civique voudrait contribuer à créer un consensus minimal de progrès et une référence morale. C’est une initiative qui, me semble-t-il, répond à un besoin chez beaucoup, chrétiens ou non. Ce pacte propose trente-deux engagements. Et le premier engagement consiste justement à « se donner régulièrement des temps de pause pour réfléchir au sens de son action et à l’équilibre de ses responsabilités ».

 

Propos recueillis par Jean-Pierre Rosa

 

Source : Croire.com