a ciembra affiche

Une amitié entre un jeune gitan italien et un réfugié africain montre la difficulté des individus à s’extraire de leur destin personnel. Et dans un bel élan de cinéma, fait le portrait d’une Europe bien vivante et toujours en mutation. Par Magali Van Reeth de Signis.

 

Sédentarisés depuis longtemps en Calabre, dans le sud de l’Italie, la famille Amato vit à la Ciambra, comme de nombreux autres tziganes. Le réalisateur Jonas Carpignano fait vibrer à l’écran l’ambiance stupéfiante de ce quartier rebelle et sauvage où d’autres usages, d’autres lois ont cours.

A travers le personnage de Pio, il déroule un récit palpitant, entre fiction pure et réalisme. A 14 ans, Pio pense qu’il est assez grand pour rejoindre le groupe des adultes mais son père et ses grands frères refusent encore de l’intégrer dans leurs combines quotidiennes.

 

 

La première image du film donne pourtant une image idyllique d’un gitan et de son cheval au bord d’une rivière dans une campagne lumineuse : vision d’un homme libre, d’une existence sereine, c’est le grand-père de Pio. Qui regrette la vie libre et sans contrainte de son jeune temps. Ce regret est plutôt un rêve quand on connaît la situation historique des gitans qui, de tous temps, ont été indésirables partout où leur vie nomade les menait, jusqu’aux persécutions nazis. Le cheval, symbole de liberté et d’autonomie, sera pour Pio une apparition récurrente le rattachant à un passé dont il ne sait rien et à une culture idéalisée. Sans doute la part inconsciente de son histoire familiale, un soupçon de liberté dans une vie où l’individu n’existe que dans sa famille.


 a ciambra 1

A Ciambra touche par sa sincérité puisque la plupart des personnages font partie de la famille Amato et de l’entourage proche de Pio. Plusieurs scènes sont tournées dans la maison et cette cour où s’amoncellent des débris de métaux, des déchets alimentaires, des vestiges de voitures, les restes d’un feu de bois. Des enfants jouent, trop jeunes pour les cigarettes qu’ils fument et les insultes misogynes qu’ils adressent à leurs mères et sœurs. Le racisme envers les réfugiés venus d’Afrique est très fort et s’exprime sans pudeur. Du moment que l’argent permet à tous de manger, personne n’en questionne l’origine. Et cette sincérité est poignante. On est bien loin de l’image idyllique du début mais comment, même au nom des persécutions passées et de l’indifférence actuelle, accepter aujourd’hui ces enfances saccagées, privées d’instruction et confinées au cercle étroit et étouffant du clan ? Où Pio est face à un choix tragique : trahir un ami ou perdre sa famille ?

 

Dans ce film tout en tension, on ne peut s’empêcher de trembler pour Pio, car il est à l’heure où les choix sont encore possibles, il peut décider d’être différent, comme le montre son amitié sincère avec Ayiva. La scène où il apporte l’écran de télévision dans le camp de réfugiés montre, qu’à cet instant-là, il existe en tant que personne à part entière et non plus comme un membre d’une communauté particulière. Une belle scène de cinéma et un moment d’optimisme dans un film plutôt sombre pour l’avenir de ce jeune homme, brûlant du désir de devenir adulte. Mais que la mise en scène brillante de Jonas Carpignano transcende en personnage héroïque.

 

 

Magali Van Reeth

 

 

Source et images : Signis