Border Affiche

Tina est une jeune employée de la douane suédoise chargée de contrôler les bagages des passagers des ferries qui arrivent au port. Présentation du film par Bernard Bourgey de Signis.

 

L’histoire

Ce qui la distingue de ses collègues de travail, c’est d’abord son physique disgracieux, son visage qui s’apparente à celui de Maria Barbola, la naine de l’infante Marguerite du tableau des Ménines de Vélasquez, c’est son côté repoussant à renifler et à grogner comme une bête, c’est son regard qui lit chez les autres ce qu’ils cachent de mauvais et par-dessus tout c’est son flair capable de détecter un suspect rien qu’avec son odorat ! Quand elle était enfant Tina pensait qu’elle était  »spéciale » mais elle avait fini par admettre qu’elle n’était qu’un humain comme les autres.

Quand se présente à la douane Vore, un type au physique aussi repoussant que le sien, Tina  »flaire » qu’il a quelque chose de commun avec elle, sans savoir quoi au juste. Eprouvant une forte attirance pour lui, elle va chercher à le revoir, va jusqu’à le loger dans une petite maison qu’elle possède à côté de la sienne au fond des bois. Vore va lui apprendre qu’elle, tout comme lui, ne sont pas tout à fait humains… Tina va progressivement découvrir grâce à cet étrange mentor que son père âgé qu’elle entoure d’affection, se révèle en fait un père adoptif qui lui a toujours caché le mystère de ses origines et lui a menti sur la border_1curieuse cicatrice qu’elle a depuis toujours au bas du dos, reste d’une part animale génétique que la société a voulu effacer dès l’origine. Vore va être le révélateur de cette nature animale étouffée en elle…

 

 

 

Une histoire… de trolls

Vore et Tina sont en réalité des  »trolls », personnages des légendes scandinaves, entre humains et animaux, faisant corps avec les éléments naturels dangereux pour l’homme tels que forêts sauvages, montagnes et rochers. Et de fait, les amants s’apprivoisent et s’ébattent joyeusement dans la lumière crépusculaire d’un lac, courant nus la nuit dans la boue et les broussailles, mangeant des vers de terre, apeurés par les éclairs comme tous les trolls le sont par la lumière vive… De plus nos deux amis sont pourvus d’organes sexuels non conformes à leur genre apparent et le bébé que Vore génère  »sui generis » relève d’un cinéma fantastique qui demande au spectateur d’avoir le cœur bien accroché !

 

 

 

Intentions du réalisateur

Ali Abbasi, réalisateur danois d’origine iranienne, veut sensibiliser au respect des différences – le monstre est celui dont nous avons peur parce qu’il nous est étranger – et à l’acceptation de la difformité et de la part d’animalité en nous : étonnante scène où Vore rugit la nuit face à des molosses qui deviennent instantanément doux comme des agneaux !border_2


 Quand Tina se reconnaît dans ce que Vore lui renvoie, elle largue le trop humain compagnon qui profitait de son hospitalité et de toute la place disponible chez elle pour ses chiens de concours, tout en la trompant allègrement.

Pourtant Abbasi ne tombe pas pour autant dans une vision rousseauiste qui privilégierait l’état de nature à la civilisation : son scénario complexe – peut-être un peu trop touffu ?- amalgame au récit fantastique une intrigue policière sur le démantèlement d’un réseau pédophile grâce au flair de Tina, thriller qui vient curieusement en parallèle aux côtés sombres des trolls connus pour leurs enlèvements de femmes et d’enfants – humains et trolls à égalité sur certains terrains… monstrueux ? – et si dans le film des hommes et des femmes tout ce qu’il y a de plus convenable sont moralement des monstres, Vore de son côté va se révéler in fine une créature plus complexe et retors que l’homme qui avait au départ suscité notre empathie par son regard complice à Tina et son beau sourire, en dépit de sa dentition repoussante…

 

 

« Permis de bizarrerie »

Film transgressif qui ne va jamais là où on l’attendrait, avec des personnages ancrés dans le réel pour mieux s’en extraire, film d’une vraie beauté quoique dérangeante, qui bouscule nos certitudes, qui comme le film de 1932 Freaks, la monstrueuse parade de Tod Browning, abolit les distances entre le réel et le fantastique, entre les genres prédéfinis, entre humanité et animalité, entre l’inné et l’acquis et qui plaide pour la reconnaissance des minorités.

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 Comme le dit Ali Abbasi lui-même :  »Ce qui m’intéresse, c’est de regarder la société à travers le prisme d’un univers parallèle, de parler de politique de façon subtile, plus souterraine et les films de genre sont un très bon vecteur pour atteindre cet objectif ; c’est un  »permis de bizarrerie », l’autorisation de ne pas suivre les règles ».

 

La  »bizarrerie » de Border vaut vraiment le détour !

 

 

Bernard Bourgey

 

Source et images : Signis