Ceux qui travaillent_affiche

Franck Blanchet est un homme droit dans ses bottes, tout en tension intérieure, rigide et rigoureux avec lui et avec ses proches. Le premier arrivé au travail, il est toujours prêt à aider un collègue à se sortir d’une mauvaise passe. Une fois sa journée de travail terminée, il fait les courses avant de rentrer à la maison et retrouver sa femme et leurs 5 enfants. Mais qui est cet homme impénétrable, fermé, qu’Olivier Gourmet interprète magistralement ?

 

Avec une mise en scène subtile, Antoine Russbach va, au cours de différentes scènes, nous amener à découvrir la personnalité de Franck, et un peu de son histoire. Après une faute professionnelle, qui entraîne la mort d’un homme, la honte d’être au chômage, l’humiliation face à sa famille, Franck Blanchet vacille. Mais est-il déstabilisé parce qu’il se sent coupable ? Ou parce que cet homme qui ne vit que par le travail a perdu sa raison d’être ? Le réalisateur laisse au spectateur juger par lui-même.

 

La vraie dénonciation du film, c’est cette société de consommation dont nous profitons tous, que chacun de nous alimente et entretient. Franck travaille dans une société de gestion du transport de containers par bateau : bananes et crevettes venues d’Afrique, soja d’Amérique du sud, vêtements et appareils électroniques venus d’Asie. Tout ce que nous consommons, nous préférons l’acheter le plus frais possible et le moins cher. Et pour cela, derrière son écran d’ordinateur, Franck se démène pour que tout se passe bien et que les bateaux arrivent à temps et à bon port.

 

Cette descente abrupte dans le monde du travail se fait avec du pur cinéma. Une attention rigoureuse aux décors, pas de dialogues inutiles et, sous les gestes de la vie ordinaire, une tension dramatique se diffuse en permanence. La maison des Blanchet ressemble à un catalogue de meubles et décoration, où rien de trahit la personnalité de ceux qui l’habitent. Les rencontres avec la jeune femme (froide et professionnelle) du bilan de compétence permettent astucieusement de cerner un peu l’état d’esprit de Franck, tout en montrant le cynisme de ce genre de situation. Ses rapports avec ses enfants sont essentiellement centrés autour de l’argent, comme le dit si bien l’un de ses fils  »on a accepté de se passer de père, on n’acceptera pas de changer notre niveau de vie »…

 

Pourtant, Franck a relation très tendre et attentionnée avec sa plus jeune fille. C’est grâce à elle qu’il ne sombre pas et c’est avec elle que se déroule toute la chaîne de  »ceux qui travaillent » autour des biens de consommation : du supermarché local jusqu’au port d’Anvers où les cargos ayant traversés les mers du globe déchargent des milliers de containers, pour former les cathédrales de la consommation contemporaine. Ici, le travail virtuel de Franck se concrétise, devient comme palpable à travers la litanie d’un marin et notre culpabilité collective :  »et que Dieu bénisse le capitalisme ».

 

Antoine Russbach construit son film avec rigueur. Rien n’est prévisible, rien n’est annoncé, c’est peu à peu que se dévoilent les enjeux du scénario : à la question morale qui fait consensus, y avait-il une autre solution ? Quelle est notre responsabilité face  »à ceux qui travaillent » ?

 

 

Magali Van Reeth

 

 

Source et images : Signis