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L’histoire

Ce chemin de croix est celui de Maria, 14 ans. Ses parents sont des intégristes catholiques, membres d’une fraternité en rupture avec l’Eglise officielle. Elle se prépare à la confirmation et, fortement impressionnée par la catéchèse dispensée, elle décide de se laisser mourir, un sacrifice offert à Dieu en espérant la guérison de son petit frère. Maria est tiraillée entre son désir de plaire à sa mère, celui de devenir une sainte et la découverte du monde extérieur.

 

 

Au coeur des relations de pouvoir et de dysfonctionnement

Dietrich Brüggeman, jeune réalisateur allemand, est très bien documenté sur l’univers de ces fraternités (c’est, par exemple, un acteur français qui joue l’évêque venu pour la confirmation) mais en dénonçant le fonctionnement aberrant d’une famille de catholiques fondamentalistes, c’est d’abord les relations de pouvoir existant entre les adultes et les enfants que le film questionne.

 

Dès la première scène, le spectateur apprend que cette paroisse est en rupture avec le Vatican et l’Eglise catholique, que la communauté ne reconnaît pas le dernier concile, ni pour la liturgie ni pour l’ouverture à l’œcuménisme.

La dénonciation des pratiques visant à rester entre soi et à considérer le monde extérieur (de la musique contemporaine aux protestants) comme des œuvres de Satan, pourra mettre mal à l’aise certains croyants. Il ne faut pas oublier que le réalisateur est allemand et que les chrétiens de ce pays – où le fait religieux reste très important dans la vie publique et quotidienne – catholiques et protestants ont douloureusement vécu l’échec des tentatives de rapprochement entre le Vatican et la fraternité sacerdotale Saint Pie X.

 

 

La question de l’éducation

Mais au-delà d’une querelle interne à l’Eglise catholique, le réalisateur pose surtout la question de l’éducation. Le pouvoir des adultes,

qu’ils soient parents, enseignants, religieux, éducateurs sportifs ou référent moral, peut être très toxique dès lors qu’il isole l’enfant de la société dans laquelle il doit évoluer et qu’il ne lui apporte pas le discernement nécessaire pour façonner ses propres jugements. Chemin d

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e croix montre, à plusieurs reprises, d’autres croyants dont Bernadette (la jeune fille au pair française) chez qui on sent une foi plus sereine, plus joyeuse et plus adaptée à son époque. De même Christian chante dans une chorale paroissiale, avec un bonheur qu’il a envie faire partager. Lorsque Maria – qui sort d’une confession où on a instillé en elle des pensées qu’elle n’avait pas encore – lui demande de ne plus lui parler parce qu’elle « n’est pas une fille qu’on tripote », il répond ébahi qu’il « voulait juste apprendre à la connaître un peu plus ».

 

 

14 plans séquences

Par sa forme, le film de Dietrich Brüggeman est exceptionnel. Il faut oser faire un film découpé en 14 chapitres ayant pour titre les 14 stations du chemin de croix catholique. Ces 14 chapitres sont 14 plans séquences, des scènes sans coupure, où la caméra reste à la même place, les acteurs se déplaçant – ou non – selon les besoins de la séquence.

 

Il ne s’agit pas d’un maniérisme de la part du réalisateur, les scènes étant à chaque fois très différentes (une bibliothèque, une salle de sport, un trajet en voiture, un repas de famille) et, dans trois d’entre elles, la caméra se déplace dans un mouvement qui est un élément du récit à part entière, comme un dialogue ou un geste de l’acteur.

Ces scènes existent par elles-mêmes tout en constituant la trame narrative du film, faisant monter la tension dramatique et permettant au spectateur d’entrer dans la complexité des personnages et des situations. La plupart des scènes sont des plans larges, ouverts sur un vaste espace (une pièce, un morceau de paysage) et la durée et la continuité donnent au spectateur la liberté de poser son regard non pas là où pointe la caméra mais sur l’ensemble de la scène, y compris le hors champ (tout ce qui découle ou précède les faits montrés). C’est exactement cette liberté dont Maria est privée, toute son éducation l’empêchant de regarder dans un ailleurs diabolisé. (JPEG)

 

 

Un travail de haut-vol

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Ces plans séquence sont tous plus remarquables les uns que les autres : le choix de la lumière, la précision des dialogues, le mouvement des acteurs. On pense notamment à la scène du gymnase où, dans le tourbillon bruissant des collégiens, le face à face entre Maria et sa prof d’éducation physique est à la fois drôle, socialement pertinent et montre toute la détresse d’une adolescente différente. Le repas de famille est un morceau d’anthologie, où chacun est à sa juste place autour de la table (exercice pictural très périlleux) et où la violence de la dispute est commune à beaucoup de familles ! Les acteurs sont époustouflants, jusqu’au petit Thomas dont le regard aussi étonné que muet irradie toute la scène. Chaque plan séquence éclaire un peu plus les positions de chacun et le parcours semé d’embûches qui dévastera toute la famille.

 

Ce Chemin de croix se déroule avec une remarquable subtilité, les dialogues et le placement des acteurs permettant de cerner un peu plus l’écheveau sentimental et moral dans lequel Maria se débat. Notamment dans la relation avec sa mère, incapable de voir l’innocence de sa fille de 14 ans tant elle craint la débauche et l’appel de la luxure. Maria souffre et le spectateur avec elle aimerait un peu plus de tendresse et un peu moins de mise en garde ! La montée annoncée et inexorable vers le Golgotha est aussi rude qu’épurée. La distance donnée par la caméra suggère la violence de cette situation sans étouffer le spectateur sous l’émotion. A chacun d’interpréter l’ample mouvement de caméra de la dernière scène.

 

A la Berlinale 2014, où Chemin de croix était présenté en compétition officielle, le jury œcuménique lui a décerné son prix. Le film a également reçu l’Ours d’argent récompensant le meilleur scénario.

 

Magali Van Reeth

 

Source et images : Signis