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Responsable du service des ressources humaines dans une société internationale, une femme se trouve piégée entre son ambition professionnelle et les exigences de ses supérieurs. Une immersion dans l’univers glacé des grandes entreprises et de leurs méthodes. Par Magali Van Reeth de Signis.

 

 

 

L’histoire

Emilie Tesson-Hansen a récemment été recrutée dans une entreprise internationale pour mettre en place une restructuration du personnel, c’est-à-dire licencier des salariés. Non pas brutalement mais en les incitant à partir d’eux-mêmes, avec des techniques psychologiques assez sophistiquées. Habituée à ce milieu, Emilie est une battante, une fonceuse, bien décidée à tout mettre en œuvre pour réussir et obtenir un poste, et un salaire, encore plus prestigieux. Sans état d’âme, elle applique les techniques apprises en stage de formation. Jusqu’au jour où un des salariés se suicide en se jetant par la fenêtre du bureau.

 

 

 

Le casting

C’est l’actrice Céline Salette qui incarne avec brio cette femme sans scrupule, sanglée dans un tailleur pantalon gris, uniforme des femmes d’affaires. Elle se sent toute puissante, presque surhumaine, et d’ailleurs, on ne la voit ni manger, ni rire, ni aimer, malgré une famille quelque part en banlieue. Elle dort parfois dans sa voiture pour gagner du temps et travailler plus. Lambert Wilson est son supérieur direct, toujours dans la manipulation insidieuse, qui est aujourd’hui la marque de fabrique de ces grandes entreprises internationales. La rentabilité financière a désormais besoin d’une certaine morale. Après un suicide, pour ne pas risquer l’opprobre des médias et des consommateurs, on licencie la personne qui n’a fait que son travail. Chaque salarié est un pion – dont une direction protéiforme et jamais physiquement présente – dispose.

 

 

 

La réalisation

Pour renforcer cette ambiance presque déshumanisée, le réalisateur utilise des tonalités de bleu très froides, où la lumière glisse sans laisser de trace (les méthodes doivent être impalpables) et des décors transparents où on ne voit jamais ce que la société produit, puisque c’est de l’incitation à la consommation dont elle s’enrichit. Les salariés travaillent dans des bureaux ouverts, comme s’il n’y avait rien à cacher mais le système hiérarchique reste très flou et les véritables décideurs inaccessibles à travers un écran de télévision et un décalage horaire.

 

Emilie connaît ce monde mais lorsqu’elle en est victime, elle en voit soudain les failles. Avec finesse, le réalisateur reste ambiguë sur cette prise de conscience : sursaut d’humanité ou simple désir de vengeance, on ne saura pas ce qui la motive mais encore une fois, elle va se battre. Aux côtés de l’inspection du travail, elle va peu à peu réaliser que tout n’est pas inéluctable et qu’il y a des lois pour réglementer la vie en société et au travail.

 

En 2015, La Loi du marché de Stéphane Brizé dénonçait les conditions de travail dans un supermarché, où les employés étaient incités à se dénoncer les uns les autres et à agir au nom de la rentabilité commerciale, au mépris de la plus simple humanité. Le film donnait le point de vue des salariés les plus vulnérables. Dans le film de Nicolas Silhol, la dénonciation est du même ordre mais cette fois, nous sommes en haut de l’échelle sociale et professionnelle, dans les cercles de décideurs. Corporate montre que les salaires des cadres supérieurs ne les mettent pas à l’abri de l’humiliation, de la tension permanente ou de la suspicion. Les deux réalisateurs, chacun à sa manière, dénoncent des entreprises où, au nom des intérêts financiers, l’individu et sa souffrance sont tout simplement niés.

 

Magali Van Reeth

 

Source et images : Signis