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Porté par un sujet très fort dont il ne peut guère s’écarter, Damien Chazelle n’oublie pas le cinéma pour faire ce récit de la conquête spatiale, où un homme ordinaire est embarqué dans une aventure extraordinaire.

Un film sur Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la lune, tiré d’une biographie  »certifiée » conforme par son sujet et approuvé par la famille ? Pour qui aime la fiction et le geste cinématographique, on pouvait être méfiant et craindre un documentaire empesé ou pire un publi-reportage. Heureusement, pour son 4° long-métrage, le jeune et talentueux réalisateur franco-américain Damien Chazelle, a su dépasser ces écueils.

 

 

 

 

Plus un survivant qu’un héro

S’appuyant donc sur l’ouvrage de James R. Hansen et invitant les enfants de Neil Armstrong a une brève apparition dans le film, il arrive à introduire le lyrisme du cinéma et une forte tension dans cette conquête spatiale dont on connaît le succès planétaire du 21 juillet 1969. En relatant les 8 années qui ont précédées ce moment historique où 2 hommes se sont posés sur la lune, il nous fait vibrer, comme les astronautes vibrent physiquement dans leur minuscule habitacle au moment du décollage !

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Neil Armstrong (Ryan Gosling, tout en retenue) n’est pas présenté comme un héros mais plutôt comme le survivant d’une épopée dantesque. En 1961, lorsque le président des Etats-Unis décide ‘‘dans 10 ans, nous irons sur la lune », il le fait pour rivaliser politiquement avec l’Union soviétique, et pour détourner la société américaine des atrocités du Vietnam. Le projet est fou et le prix humain à payer pour y arriver sera très lourd : des dizaines de pilotes, militaires et ingénieurs sont morts au service de ce rêve d’enfant, de romancier et de personnage de bande dessinée.

 

 

 

Des hommes ordinaires dans une aventure extraordinaire

Tout au long du film, le réalisateur insiste sur le côté aléatoire de cette entreprise et la difficulté physique de l’entraînement. Il montre des détails qui les rendent palpables pour le spectateur : l’image va beaucoup tressauter et chavirer. Coincé dans une capsule, l’astronaute peut dire si ça secoue, tangue ou vibre, et nous avec… La bande-son accentue le côté déstabilisateur de la mise en scène avec le boucan des mise à feu, décollage, atterrissage en catastrophe, incendie à bord et bruit mat des portes métalliques qu’on ferme. Le silence de l’espace n’en est que plus impressionnant, y compris lors de la sortie sur le sol lunaire, dans un décor aussi austère que grandiose.

 

Entre deux séances d’entraînement, dans l’alternance des échecs et des succès de la Nasa, le récit revient toujours à la vie ordinaire de ceux qui ne sont pas encore des héros. Le film s’ouvre avec la mort d’une enfant, un drame qui semble bouleverser durablement Neil Armstrong. Les années passent avec leurs rayons de soleil et les amis disparus, enflammés par ce projet fou mais, à de petits gestes anodins qui s’accumulent, on voit que le futur  »premier homme » change imperceptiblement. La vie de famille lui est de plus en plus pesante, au fur et à mesure que l’objectif Lune s’approche et que les dangers se précisent. Mais aucun doute pour Damien Chazelle, le moment le plus difficile de cette époque pour Neil Armstrong est lorsque sa femme, à la veille de son départ pour le lancement d’Apollo 11, l’oblige littéralement à dire au revoir à ses enfants, en précisant bien qu’il risque de ne pas revenir… Scène forte où il garde un visage fermé, une voix monocorde, un regard presque fuyant. Veut-il lui aussi se protéger en repoussant toute tendresse ? Est-il déjà très loin d’eux, tout à son aventure extraordinaire ? Ecrasé par la peur ?first_man_2

 

 

 

 

Une construction

C’est un film où on parle peu et où le récit se construit vraiment dans les choix de mise en scène. Cette conquête spatiale ressemble parfois à un jeu de mécano où personne n’est sûr que l’assemblage tiendra, les capsules sont sommaires et c’est l’époque où on écoute de la musique sur des cassettes et où les chemises ont des cols en forme de pelle à tarte. Dehors, des gens manifestent, des pauvres, des noirs, des étudiants qui aimeraient bien que les crédits énormes dont bénéficie la Nasa pour arriver en envoyer un homme sur la lune, servent à mieux soigner, mieux éduquer, mieux loger la population. Neil Armstrong n’est pas un surhomme mais un type qui a eu la chance de sortir indemne de ses accidents.

 

First Man – le premier homme sur la lune reste centré sur ce personnage, fascinant à cause de sa trajectoire, sans en faire une hagiographie. Les acteurs sont tous très justes et crédibles, le rythme est soutenu malgré la durée (2h20) et de Gemini à Apollo, on n’a guère le temps de s’ennuyer même si l’évocation de l’enfant perdue se fait parfois avec first_man_3lourdeur. On aime la dernière scène très pudique entre Neil et sa femme. Il est revenu, sain et sauf, il est devenu un héros national et international et il est encore en quarantaine médicale. Ils se voient, séparés par une immense parois de verre, quelques gestes de tendresse esquissés sans un mot : la vie pourra t-elle redevenir  »ordinaire » comme le désirait tant la jeune étudiante qui a épousé Neil Armstrong ?

 

 

Magali Van Reeth

 

Source et images : Signis