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Les frères Peter et Bobby Farrelly ont réalisé ensemble entre 1994 et 2014 une quinzaine de longs métrages parmi lesquels les comédies Dumb and Dumber (1994), Mary à tout prix (1998) ou Fous d’Irène (2000) qui ont connu un grand succès dans le monde. Peter Farrelly se lance aujourd’hui en solo dans un premier film fait pour séduire un public large tout en sachant attirer l’attention des cinéphiles. Par Bernard Bourgey de Signis.

 

 

 

Road-trip

Ce film estampillé  »d’après une histoire vraie » – mention qui le plus souvent sert à attirer le public sans nécessairement garantir une qualité d’inspiration ou donner une plus-value au film – met en vedette deux hommes, l’un noir l’autre blanc, que rien ne rapprochait a priori, qui ont partagé un road-trip dans l’Amérique des années 1960 et noué une belle amitié qui a duré tout le restant de leur vie.

 

Voyager dans ces années-là quand on était un « black » et a fortiori dans le sud des Etats-Unis imposait de ne s’arrêter que dans des hôtels, des restaurants ou autres commerces répertoriés dans un guide réservés aux gens de couleur, le « Green Book » qui donne son nom au film.

 

Don Shirley, pianiste de formation classique que le public blanc cantonnait au jazz, est moins connu chez nous que ses contemporains Erroll Garner, Oscar Peterson ou Ahmad Jamal. Né en 1927 et décédé en 2013, Il est incarné ici par Mahershala Ali, admiré dans Moonlight de Barrry Jenkins (2016). 

 

Face à lui avant d’être à ses côtés, Frank Anthony Vallelonga, qui était familièrement appelé Tony « Lip » à cause greenbook_1de sa tchatche de « rital » ayant grandi dans le Bronx. Né en 1930 et décédé lui aussi en 2013, il fut maître d’hôtel et accessoirement videur dans des boites de nuit liées à la mafia, avant d’embrasser une carrière d’acteur. Son fils Nick en bon connaisseur de son père et de l’amitié qui l’a lié à « Don », a coopéré au scénario du film. « Lip » est incarné par Viggo Mortensen, acteur qui a marqué le cinéma dans le film A History of Violence de David Cronenberg (2005). 

 

Il faut mentionner aussi la femme de Lip qui s’appelait Dolorès comme dans le film, jouée par Linda Cardellini, dont l’importance dans l’amitié entre les deux hommes va se révéler essentielle. On y reviendra.

 

 

 

On démarre

Entrons dans cet étonnant road-trip : notre rital à l’accent du Bronx et au parler grossier répond à une offre de chauffeur-homme à tout faire. Lors de l’entrevue d’embauche son employeur se révèle être un grand pianiste aux mœurs raffinés, au langage châtié, à l’appartement richement décoré (au dessus du Carnegie Hall !)… mais stupeur pour notre italo-américain aux préjugés racistes, c’est un noir ! Aux yeux de Don Shirley, pour une tournée de concerts dans le Sud pour des riches blancs racistes, même s’ils savent bien recevoir et paient bien, mieux vaut être flanqué d’un costaud même un peu vulgaire, prêt à en découdre si nécessaire… De ce côté-là, il sera grandement servi !

 

Le scénario très formaté joue comme pour tout road-trip sur le partage du quotidien qui fait évoluer les mentalités de chacun, sur les caractères incompatibles qui finissent par se rapprocher, en même temps que sur les rencontres conflictuelles qui obligent le maitre et le serviteur à faire front commun.

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Les personnages

Ainsi Lip tire d’affaire Don pris dans une affaire de mœurs dans un sauna, n’accepte pas qu’on fasse jouer le maestro sur un piano pourri sous prétexte que les autres noirs s’en contentent ; à l’inverse Don accepte de partager à l’arrière de sa limousine, les fameuses cuisses de poulet frit KFC que Lip lui tend, grossière façon de manger inconcevable pour le virtuose quelques minutes avant !

 

Ce qui sauve le film du trop facile affrontement des contraires qui autorise les gags type de Funès/Bourvil (Le Corniaud, La Grande Vadrouille)ou qui donne bonne conscience, type François Cluzet/Omar Sy (Intouchables, 2011 également d’après une histoire vrai), c’est que Peter Farrelly sait au détour se monter subtil dans un film au déroulé prévu d’avance avec son contenu édifiant, pavé de bonnes intentions.

 

 

greenbook_3On est davantage ici dans un duo d’éducateur à éduqué, dans une inversion des jeux de rôle habituels : Lip le rital qui écrit comme on parle, se laisse instruire par son maître pour rédiger ses lettres à Dolorès. Quand il se permet de jeter son gobelet par la vitre, Don l’oblige à stopper la voiture et à reculer pour le ramasser ! Et dans deux scènes violentes de confrontation entre les deux hommes, Don inculque à Lip une structuration de la pensée et du comportement, lui enseignant que la dignité l’emporte toujours sur la violence et lui jetant comme une gifle au visage que ses préjugés sur les noirs en général peuvent être mis à mal par un noir en particulier qui lui crie la souffrance de son exil permanent : noir pour les blancs, pas assez noir pour les noirs, pas considéré comme assez « homme » du fait de son homosexualité. Donc rejeté de partout. Et le chauffeur de comprendre soudain l’alcoolisme de son patron seul le soir dans sa chambre. Pour Lip, ce road-trip sera un chemin vers plus d’humanité.

 

 

 

Le racisme

Une des plus belles images du film nous montre l’homme blanc réparant le moteur en panne, garé sur le côte de la route et en face dans un champ, d’humbles ouvriers noirs travaillant une terre ingrate qui regardent médusés un des leurs bien habillé, assis comme un prince à l’arrière de la voiture. Et la gêne de ce dernier…

Le racisme que le réalisateur nous donne à voir n’est pas le racisme violent des suprématistes blancs du KKK mais un racisme policé si l’on ose dire, celui des sudistes qui accueillent avec faste le trio d’un grand virtuose noir qui joue devant eux en habit et nœud papillon, mais qui de par la couleur de sa peau, doit se contenter en guise de WC de la cabane au fond du jardin… Lip qui voit tous les soirs de concert la ségrégation dont son patron est victime, refusera qu’à la dernière soirée d’un concert la veille de Noël dans une richissime demeure, les deux musiciens blancs du trio et lui, aient droit de dîner avec les invités, alors que Don a interdiction d’entrer dans la salle à manger. Tous les deux fuiront cet univers codifié en fonction de la couleur de la peau et c’est dans un bar douteux et interlope que le virtuose dans son habit de concert fera pour la première fois entendre Chopin devant un public improbable d’autant plus ébahi !

 

 


Une belle alchimie

Et dans la dernière scène du retour à la maison du rital le soir de Noël, quand Don le « black » débarque au milieu de la famille incrédule, Dolorès qu’on avait vu au début du film choquée de devoir ramasser dans la poubelle des verres que Lip y avait jetés parce que des noirs avaient bu avec, saute au cou de celui dont son mari s’est fait un ami et dans le creux de l’oreille, le remercie de l’avoir aidé à écrire les belles lettres qu’elle a reçues, n’étant pas dupe : elle a bien compris que grâce à lui, l’époux qui rentre de ce long voyage est devenu une plus belle personne que l’homme qu’elle avait vu partir.greenbook_4

 

L’habile dosage de gravité, de cocasserie et d’humour dans une histoire bien balisée, fait de Green Book : sur les routes du sud un film taillé sur mesure pour des récompenses. Néanmoins pour son premier film en solo, Peter Farrelly fait mouche ! Gageons qu’il saura nous offrir d’autres réalisations plus imaginatives et plus libres dans la forme.

A suivre avec intérêt !

 

 

Bernard Bourgey

 

Source et images : Signis