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’’Il était une fois’’, comme dans un conte : une jeune fille vit auprès de son père et de sa mère, dans un pays où il n’y a plus d’eau pour arroser la terre ou faire tourner le moulin ; dans un temps où sévit la famine.

 

Pour conjurer la misère, le meunier accepte, sans méfiance, un bien curieux marché de la part d’un étrange individu : contre la promesse d’or, il s’engage à donner ’’ce qu’il y a derrière le pommier’’… Sans réaliser immédiatement qu’il donne ainsi sa fille au diable, cet être polymorphe et troublant qui rôde et se transforme de manière inquiétante : les chiens agressifs, les cochons noirs et menaçants, les oiseaux de malheur, autant de manières de suggérer la présence toujours renaissante et infiniment inventive du pervers. Ce marché satanique transforme la vie du père, aveuglé par la richesse, au point qu’il accepte de couper les mains de sa fille, plutôt que de perdre l’aisance retrouvée. La hache devient un instrument de torture, symbole de cruauté irresponsable, mais aussi symbole de séparation.

 

Une histoire bien troublante, traitée picturalement de manière très inhabituelle, une image qui peut séduire ou déranger ! Par son esthétique et son sujet, ce film d’animation s’adresse plutôt aux adultes qu’aux enfants.jeune_fille_1

Comment la jeune fille, vulnérable, amputée d’une partie d’elle-même, privée de sa possibilité d’agir, brisée dans son affection, atteinte jusque dans ses capacités d’autonomie, comment peut-elle envisager son existence ? Comment vivre avec ces blessures ?

 

Et le film d’animation de Sébastien Laudenbach évoque, par la libre interprétation du conte de Grimm, les blessures qui précipitent ce destin personnel, l’acceptation des limites qui font la trame de cette histoire, la formidable puissance de vie et de nouveauté dont va faire preuve cette jeune fille pour entreprendre les séparations nécessaires à sa survie, mettre à distance les lieux mortifères et prendre le risque de la liberté.

 

Quittant les couleurs sombres de terre et de sang, la jeune fille va découvrir sur son chemin des forces puissantes et bienveillantes : la Source qui redonne vie et souffle, la Nature prolifique, l’Amour d’un roi, l’attention du Jardinier… autant de symboles aussi qui , parmi d’autres, accompagnent l’histoire.

 

Sébastien Laudenbach produit un graphisme tout à fait original et très poétique : les traits du dessin esquissent les silhouettes sans les remplir, évoquent le caractère d’incomplétude, de manque incontournable de toute existence et ouvrent à l’imaginaire la possibilité de se déployer. La grande mobilité des contours toujours en évolution manifeste la fluidité de la vie toujours en mouvement, la vie qui se cherche, se construit, s’exprime : telles les émotions qui palpitent, secouent, voire submergent… Le fond du dessin, les à-plats, peuvent vivre également au rythme de l’histoire et la force de la lumière et de la couleur s’imposent progressivement sur les puissances d’obscurité.jeune_fille_2

 

Ce film plonge au cœur de la nature humaine, dans le combat entre le bien et le mal : mais aussi dans la lutte intérieure contre la frustration, pour le désir de vivre, la croissance, la libération et le salut.

 

Il était une fois, une jeune fille vouée à quitter son pommier et à prendre sa vie… en mains.

 

Marie-Joëlle Thiriez

 

Source : Signis