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A travers l’itinéraire d’un jeune homme en cure de désintoxication dans un foyer religieux, un film qui questionne la confiance et la foi avec une mise en scène impressionnante. Présentation

 

À une époque où les médias ont tendance à ne mentionner la religion que pour parler de violence, radicalisation, pédophilie ou scandale financier, il est étonnant de voir un film qui interroge aussi sincèrement la foi, et le travail des croyants qui se donnent entièrement à leur mission.

 

On entre dans le film avec Thomas, jeune homme au visage replet , presque angélique. Traces de coups, yeux baissés, fermé sur lui-même, il est en route pour un centre de désintoxication, un endroit coupé du monde, isolé dans un paysage de haute montagne. Le centre, créé par des catholiques, est géré par des éducateurs laïques, avec une discipline très ferme à l’égard des toxicomanes : du travail pour occuper le corps, de la prière pour occuper l’esprit et de l’amitié pour occuper le cœur. Les adultes, éducateurs, prêtres, religieuses ou voisins, sont bienveillants. La prière, comme le respect des règles de la maison, est une obligation. Pas la foi, qui surviendra ou non.

 

A l’exception d’un petit rôle pour Hanna Shygulla, tous les personnages sont joués par des acteurs inconnus, ce qui évite au spectateur d’associer un visage à une histoire médiatique ou professionnelle. Pour le réalisateur Cédric Kahn, cette option renforce le côté véridique du film, son intensité, même si la fiction y est pleinement convoquée. Cela permet aussi de créer un vrai groupe, une pleine communion (puisque la thématique catholique est au cœur du film). Toutes les prières et tous les chants seront récités, scandés et chantés par les acteurs eux-mêmes. L’importance du groupe est essentielle pour construire le film, comme elle l’est pour les pensionnaires du centre. Dans le centre, c’est l’appartenance au groupe et la qualité des liens d’amitié qui permettent à un individu détruit de se relever. Et la réussite du film tient, en partie, à ce qu’on sente la force du groupe alors que peu de pensionnaires sont vraiment identifiables.

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La Prière est un huis clos dans l’espace immense des montagnes et du ciel, où les corps sont toujours en mouvement, pour libérer la tête de ses poisons. Huis clos où le temps s’écoule sans repère, si ce n’est le temps de la prière, le rythme des saisons : la neige en hiver et son silence étouffant ; le soleil en été où les corps se réchauffent. Huis clos oppressant pour Thomas à ses débuts, comme pour les autres toxicos, où il faut lutter contre le manque, résister aux pulsions, à la colère. Qui se transformera, pour certains, en refuge trop douillet pour avoir envie de le quitter.

 

On ne saura rien de Thomas, très peu de choses sur les autres, ce qui les a amené là, hormis d’émouvantes et brèves  »confessions » face à la caméra. Chacun des personnages n’existe que dans ce moment à l’écran, mais il existe vraiment et incarne une humanité en souffrance qui cherche à se sauver. La mise en scène s’appuie beaucoup sur le jeu des acteurs et le prix d’interprétation masculine reçu par Anthony Bajon à Berlin en 2018, est pleinement mérité. Fermé, solaire, révolté, brisé, relevé, son corps exprime toute une palette de sentiments.

 

Cédric Kahn aborde la question de la foi dans des conditions extrêmes, où elle est d’abord une mécanique de prière, une astreinte quotidienne, une règle de vie qui tente de reconstruire des individus détruits. Le vrai miracle, c’est le regard de Thomas qui se relève, c’est cette confiance en soi enfin retrouvée, l’envie de sortir du cocon protecteur du centre. C’est une foi qui doute mais qui libère. La mise en scène est à la hauteur de ce mystère, privilégiant les ellipses, l’intensité des cadres et la délicatesse de la lumière sur les visages. Le réalisateur réussit un film impressionnant parce qu’il parle de la foi religieuse en dehors des clichés habituels, parce que chacun des personnages existe avec dignité et qu’il remet debout ceux qui étaient tombés.

 

Surprenant jusqu’au bout, La Prière est un film qui a du souffle : il insuffle de la délicatesse dans un univers quasi carcéral, de la grâce dans la mécanique corporelle de la prière et de la rédemption dans une vie brisée.

 

Magali Van Reeth

 

 

Source et images : Signis