isamel affiche

Cachés sous une histoire d’amour, une disparition et les affres d’un créateur face au manque et au temps qui passe. Un film mélancolique et flamboyant traversé par une joyeuse folie.

 

Ismaël est un personnage dérouté et déroutant, dévasté par la disparition de sa très jeune épouse et amoureux d’une femme, qu’il trouve austère mais dont il sent qu’elle peut le ramener à la vie. Il est aussi embourbé dans la réalisation d’un film dont l’action se situe dans le monde des Affaires étrangères. Les deux histoires vont s’entrecroiser, d’abord doucement puis de façon de plus en plus complexe – tant sur la forme que dans le fond – jusqu’à ce que l’ensemble parte en vrille réjouissante où la fiction est à la fois démontée et construite sous nos yeux.

 

L’ouverture est brillante, intrigante et le récit délaisse vite l’histoire d’amour classique pour creuser ce sentiment de perte et de vide que laissent en nous ceux qui sont partis trop tôt, trop vite. Faire son deuil dans la création ou dans l’alcool, repousser les cauchemars avec une nouvelle compagne, se désespérer du temps qui passe trop vite, ou trop lentement, Ismaël s’interroge sur cette jeunesse passée à côtoyer le chagrin et l’incertitude. Mathieu Amalric donne à cet homme « fuyant des fantômes tout en poursuivant des chimères » ce qu’il faut de folie, de fragilité et de colère. Les revenants ont de l’insolence et de l’inconstance et le réalisateur sait qu’il n’est plus un jeune homme.

 

On peut aussi voir le film comme un jeu de piste, un labyrinthe dont l’un des héros se nomme Dédalus qui va nous amener dans de nombreuses circonvolutions où on peut décrypter un fouillis de signes et de références… Bien sûr, Les Fantômes d’Ismaël fait écho aux précédents films d’Arnaud Desplechin, que l’acteur Mathieu Amalric hante plus qu’il n’y joue, parlant d’un enfant qu’il a failli adopter (Rois et reine, 2004), revenant dans une maison de famille à Roubaix (Un Conte de Noël, 2008 et L’Aimée, 2007), évoluant dans le milieu des Affaires étrangères (Trois souvenirs de ma jeunesse, 2015) et dont les cauchemars sont un moteur dramatique récurrent (Jimmy P. psychothérapie d’un indien des plaines, 2013). Sylvia, Esther, Paul sont des prénoms passant d’un personnage à l’autre, comme les acteurs qui les incarnent passent d’un film à l’autre. Le frère, la famille, la femme aimée, la femme perdue, la mort du père, le théâtre dans le film et le mal-être existentiel que Mathieu Amalric incarne au bord du gouffre, forment une pelote qui rebondit de film en film. Ici, Ismaël se réfugie dans le grenier d’une maison de famille abandonnée pour y tirer les fils de la découverte de la perspective dans la peinture classique.

 

Pourtant, chaque nouveau film a une saveur particulière, de nouveaux acteurs (ici Charlotte Gainsbourg, Louis Garrel et Alba Rohrwacher), d’autres lieux. C’est au bord de la mer qu’Ismaël aime travailler. La technique est au service d’une exigence de cinéma pour rendre la mise en scène plus fluide, dans ce récit buissonnant, presque bourdonnant comme un insecte lâché dans un parterre de fleurs, enivré des parfums multiples, comme Paul Dédalus/Arnaud Desplechin s’enivre des multiples possibilités de la fiction, de la mise en perspective des émotions. Si le spectateur est « impressionné », c’est avant tout par la richesse de cette création, de ces interactions flamboyantes et complexes entre l’insaisissable réalité et sa mise en scène à l’écran.

 

« J’ai mis tout mon coeur à comprendre la sagesse et le savoir, la sottise et la folie, et j’ai compris que tout cela aussi est recherche de vent. Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ; plus de savoir, plus de douleur. »

Ecclésiaste, I, 17-18

 

 

Magali Van Reeth

 

 

Source et photos : Signis