lucky affiche

La première scène du film lui donne son rythme : une tortue traverse un chemin pour se réfugier à l’ombre d’un maigre buisson épineux. C’est l’acteur mythique Harry Dean Stanton qui interprète le personnage principal. Avec son visage émacié et ses muscles fatigués, il se promène en caleçons dans son jardin, montrant sans fausse pudeur des chairs nées dans un autre siècle. C’est un résistant. Il marche à petits pas mais avale des kilomètres. Il est cynique, philosophe de comptoir et provocateur. Il continue à fumer, malgré les recommandations des biens-pensants, des cigarettes de la marque Spirit (esprit en anglais), qui l’aident sans doute à avoir des réparties acides.

 

Comme les immenses cactus poussant dans les paysages désertiques du sud des Etats-Unis, Lucky bénéficie d’une excellente santé à près de 90 ans. Il vit seul dans une petite maison, fait un peu de gymnastique le matin pendant que gargouille la machine à café et se rend à pieds au village. Comme les cactus, il pique un peu et a l’insulte facile mais ça ne choque ni ses voisins ni les commerçants, qui l’accueillent toujours avec le sourire.

 

A petits pas aussi, on entre dans le film, découvrant peu à peu qui est vraiment Lucky. On rencontre d’autres personnages, hauts en couleurs, qui savent gérer avec tact et respect sa mauvaise humeur. Le très élégant Howard (joué par le réalisateur David Lynch), ami de toujours dont la tortue a disparu, Elaine une femme libre, le docteur lucide, un avocat spécialisé dans la gestion de la fin de vie. Dans leurs conversations avec Lucky, toujours en forme de partie de ping-pong, on apprend qu’il y a une différence entre  »se sentir seul » et  »être seul », et que la mort est notre seule certitude. Mais l’accepter n’empêche pas d’en avoir peur. Et à travers les gestes bienveillants de chacun, que la vie est précieuse et qu’elle peut être délicieuse jusqu’au bout.

 

Dans les paysages splendides de l’Arizona, cette attention discrète des voisins, leur bonne humeur face aux pauvres gros mots de Lucky, le petit restaurant chaleureux où on l’accueille toujours avec le sourire, le café offert par la maison, la fête chez les Mexicains, les souvenirs pudiques des anciens combattants et la tarte aux pommes tiède, c’est aussi le meilleur de l’Amérique que le réalisateur met en scène et nous permet de savourer.

 

Premier film de l’acteur John Carroll Lynch, il est aussi le dernier du comédien Harry Dean Stanton puisqu’il est mort après le tournage, en septembre 2017. Au Festival de Locarno où Lucky était en compétition officielle, il a reçu le prix du jury œcuménique.

 

Magali Van Reeth

 

 

Source : Signis