Si l’on revient aux dernières votations suisses, que ce soit pour les accords bilatéraux de Schengen/Dublin ou pour la question du partenariat enregistré pour les personnes de même sexe (PACS), il est bien question, dans les deux cas, de frontières. Des frontières, des limites, des cadres qui, s’ils peuvent servir à mieux se protéger ou à mieux s’ouvrir, risquent aussi de mieux enfermer et isoler la personne ou le pays.
Des étapes de croissance…
Les frontières sont inscrites, depuis la nuit des temps, aussi bien dans l’histoire que dans la nature humaine. En effet, bébé, que ses parents ont appelé Paul, dans les premiers mois de sa vie, vit une parfaite symbiose avec sa mère. A ce stade, il ne perçoit pas la distinction entre lui et elle. Il n’y a donc pas, pour lui, de frontières entre elle et lui. C’est la fusion totale. Il est nourrit, logé, blanchi. Bref, c’est le Paradis ou le Nirvana selon mes amis orientaux.
C’est vers le 8ème, 9ème mois, au plus tard, que Paul prend conscience de cette symbiose avec sa mère, quand il perçoit sa mère comme séparée et qu’il reconnaît sa dépendance envers elle. Cette expérience de séparation et de perte est la première grande expérience de douleur, qui donne à Paul une motivation pour accroître son indépendance dans le but de réduire à un niveau tolérable la frustration due à la séparation.
C’est ainsi qu’apparaît la première frontière qui va rendre Paul capable de reconnaître sa mère comme séparée de lui et de retenir son image lorsque qu’elle est absente. C’est le premier pas dans une croissance vers l’autonomie. C’est ainsi, seulement, qu’il pourra petit à petit s’aventurer à explorer le monde qui l’entoure. Sans cette étape, cette frontière légitime, il demeurerait dans la fusion qui le mènerait, sans doute, à la confusion.
Les années suivantes (24ème au 36ème mois) Paul devient progressivement conscient qu’il ne réussit pas à contrôler un monde dont il ne se sent plus le centre : il se rend compte que les autres ont également des besoins, et que ceux-ci peuvent être en conflit avec les siens. La réaction à tout cela est la fureur et la provocation. C’est à nouveau les frontières, le cadre sain érigé par ses parents avec leurs besoins propres - ses parents perçus comme protecteurs et source nécessaire pour sa survie -, qui vont aider Paul à entrer dans cette nouvelle étape : le processus d’adaptation et de socialisation.
Plus tard, bien plus tard, Paul s’apercevra que Maman a beaucoup de pensées sur elle, sur Paul, sur Papa, sur les autres, sur le monde, sur la vie ; sur ce qui est bien, pas bien, bon, pas bon, beau, pas beau ; sur ce qu’il faut ou ne faut pas, sur ce qu’on doit ou ne doit pas, sur le comment et le pourquoi ; on appelle ça des valeurs, des préjugés, des modèles de comportements. Elle a aussi des sentiments : peur, tristesse, colère, joie.
Et puis il y a Papa. Il a aussi des valeurs, des préjugés, des sentiments, des manières de se comporter, de faire ou de ne pas faire qui parfois ne sont pas les mêmes que Maman… Paul va intégrer tout ça en lui, comme des modèles, depuis sa naissance. Vous pouvez imaginez les conflits que Paul risque parfois d’avoir à l’intérieur de lui… Comment Paul va-t-il s’y retrouver dans tout ça ? Dans sa tête et dans son coeur, lui faut-il écouter Maman ou Papa ? Et Moi, qui suis-je dans tout cela, se demandera Paul ? Dans ce conflit, souvent de loyauté, Paul ne saura pas toujours si ce sont bien ses propres croyances, ses propres valeurs, ses propres sentiments, ses propres comportements ou ceux appris de Maman et de Papa…
Paul est maintenant un adolescent. Il aura à mettre, cette fois-ci, ses propres frontières intérieures ; un espace bien à lui, pour prendre de la distance, revisiter tout cet acquis et le remettre en question ; un espace pour se trouver et pour se protéger ; un espace pour progresser vers lui-même, vers son indépendance puis son autonomie. « Va, pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir », disait Dieu à Abram (Genèse 12, 1-2) Autrement dit, va vers toi, vers ta terre intérieure, tes racines, ton « Je » ; je suis avec toi. C’est là le rôle des parents : à la fois donner des racines (elles ne peuvent se donner qu’au sein des frontières d’un cadre de références à la fois protecteur et bienveillant) et donner des ailes (ouvrir, le moment venu, le cadre, les limites, les frontières, pour laisser circuler la Vie).
De même, plus tard dans sa relation de couple, Paul aura à franchir les étapes du 1+1=1 (la relation fusionnelle ou symbiotique nécessaire de départ ; absence de frontières ; dépendance), au 1+1=2 (la séparation momentanée, sociale ou psychologique, afin que chacun se développe comme une personne complète ; un « Je » à part entière et non la moitié de l’autre ; établissement des frontières ; indépendance), au 1+1=3 (on garde les frontières, mais il y a une ouverture sur la relation à l’autre, l’amour de l’autre qui nous uni, un projet commun qui nous mobilise ; autonomie et interdépendance).
… à la destinée spirituelle de l’homme
C’est là aussi toute la destinée spirituelle de l’homme, vue dans l’optique judéo-chrétienne. On retrouve cette même tension aussi bien dans le récit biblique du « Paradis perdu » (Genèse3) que dans la parabole du « Fils retrouvé » (Luc 15, 11-32) où l’on voit que, aussi bien pour Adam et Eve, que pour le plus jeune fils, le chemin de l’indépendance, puis de l’autonomie, passe par l’exercice de leur propre liberté et par la séparation d’avec le Père (symbolisant les modèles parentaux), afin de constituer leur ego (leurs propres frontières).
Il faudra toujours un « Je » distinct pour qu’il puisse y avoir un « Tu » en face de moi. Ces frontières du « Je » sont garantes de mon identité et de mon unicité face à l’autre et au Tout Autre, mais aussi de mon ouverture à l’autre et au Tout Autre. Sans quoi, le risque est de retomber dans la symbiose et de me perdre dans le grand Tout. L’épisode de la « Tour de Babel » (Genèse 11) - illustrant bien les dangers de l’absence de frontières ou d’une frontière unique , englobante et rigide, laquelle conduit à la fusion qui mène à la confusion et au repli sur soi, à l’isolement et à l’illusion de toute puissance, - se terminera du reste par un échec et une remise à l’ordre (les frontières de chaque langue, la diversité qui redonne l’unicité à chacun, mais aussi l’envie de s’ouvrir à la différence de l’autre).
Nous parlions de l’exercice de sa propre liberté, tout à l’heure. Rappelons, pour conclure, que la liberté ne peut exister qu’à l’intérieur d’un cadre, de limites, de frontières, où elle puisse s’exprimer ; elle s’arrête, cependant, là où commence la liberté de l’autre avec… ses propres frontières.
Christian Rossier
Animateur pastoral
formé au Conseil psychologique
Version imprimable