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« Les paroles, les différentes langues, souvent divisent les hommes, ils n’arrivent pas à se comprendre. Pourtant la parole est faite pour communiquer, pour exprimer aussi ce que nous ressentons. Ou bien, c’est plutôt la musique qui témoigne de nos sentiments? Les mots nous divisent-ils ou créent des liens? par derrière les mots, par derrière les habits qu’une personne porte ou ne porte pas, il faut chercher le lien qui nous unit. » 

Voilà comment Giovanni Polito, Giovanni Polito, prêtre aumônier catholique à l’EPFL, présente l’intention de son blog dialogues.art-sacre.net d’où vient cet article.

 

 

Le langage des oiseaux

Les maîtres spirituels du soufisme persan sont des experts dans l’analyse des étapes que l’âme parcourt dans sa recherche du Bien-aimé. Il s’agit souvent d’une relation d’amour entre l’âme et le Bien-aimé qu’elle recherche comme on recherche l’origine ou le sens de sa vie, comme on recherche sur terre le compagnon qui pourrait nous combler. Pour le croyant, ce Bienaimé est aussi le Créateur en qui l’âme trouve sa béatitude éternelle.

Et pourtant combien d’épreuves faut-il traverser pour que cet amour soit plus fort, soit vainqueur ? Le poème donnera beaucoup d’exemples de personnages fameux qui ont été humiliés dans leur recherche du Bienaimé, dans leur recherche de vérité. Ils ont succombé à leurs faiblesses, à leurs craintes, à leurs manques. Ils ont mesuré cet abaissement dans leur propre vie et pourtant l’amour, comme l’amitié, peut se révéler fidèle en toute circonstance et traverser les plus rudes épreuves ; il pourra vaincre le mal par le pardon, la peur par la confiance, la faiblesse par la fidélité de celui qui n’abandonne pas son ami lorsque les forces l’abandonnent. L’être humain parcourt des étapes, toujours à la recherche du mystère de son origine. Ces étapes varient pour chaque individu, non seulement elles auront un ordre différent pour chacun, mais elles seront aussi différentes en elles-mêmes. Celui qui doit abandonner des richesses aura un autre parcours que celui qui doit vaincre sa peur, mais tous cherchent la vérité de l’amour infini qui les maintient en vie. De même, les hommes ne cessent d’exprimer cette quête au travers de tant de traditions, sagesses, religions, cultures différentes qui rendront toujours compte des aspirations les plus élevées de l’homme.

Farîd ud-Dîn ‘Attâr, dans un grand poème en persan, Mantiq ut-Tayr, le langage des oiseaux, chante aussi les étapes spirituelles des âmes à la recherche de leur origine. L’oiseau a toujours été un symbole de l’esprit ou de l’âme qui s’élève vers les réalités célestes, qui communique avec Dieu, un pont entre le divin et l’humain: voir l’oiseau Calao en Afrique, l’oiseau hamsa en Inde, les colombes et les Paons dans les sarcophages et stèles paléo-chrétiens. Dans le Coran (Sourate 27, 16) il est dit que Dieu a enseigné au prophète Sulayman le langage des oiseaux. Et dans la Perse, l’expression: parler le langage des oiseaux fait aussi allusion aux expressions mystérieuse de mystiques soufis.

Voici l’histoire que nous raconté ‘Attâr: un millier d’oiseaux part à la recherche de leur souverain, appelé Simorgh. Ils traverseront de nombreuses épreuves et seulement trente arriveront au but, ayant franchi sept vallées, s’étant dépouillés de leurs attaches terrestres, pour s’élever jusqu’à Simorgh.

 

 

Et voici les dernières étapes, d’un dévoilement progressif dont ils seront les protagonistes:

Ils arrivent donc en Présence de l’oiseau appelé Simorgh. On peut décomposer ce mot en persan en deux éléments “Si” qui veut dire trente et “morgh” qui veut dire oiseau. Ce jeu de mots comprend tout le mystère des mots que nous pouvons attribuer à la divinité qui est à l’origine de toute vie. Comment nous, créatures, saurions lui donner un nom ? On peut donner un nom à un objet ou à un animal dont certaines caractéristiques nous permettent de l’enfermer dans une définition et de l’appeler lorsqu’on en a besoin. Mais Dieu n’est pas soumis à nos ordres et nous ne pouvons pas l’enfermer dans des mots ou définitions. Rappelons-nous l’interdit biblique: “tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain” et aussi l’usage de ne pas appeler les personnes auxquelles nous vouons du respect par leur prénom, mais par des titres d’excellence. Ainsi, pour les trente oiseaux, le nom de Dieu est celui auquel ils peuvent accéder par leur intelligence, à partir de notre réalité humaine.

 

Voici donc les grandes questions soulevées par ce texte:

  • Comment préserver l’unicité de Dieu? Il est un, il n’est pas le résultat de l’ensemble des êtres de ce monde et pourtant il est profondément uni à chacune de ses créatures car c’est Lui qui lui donne l’être et l’existence.
  • Il n’est pas accessible à l’homme car il est au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer de Lui et pourtant il nous appelle à Lui et veut se faire connaître, se révéler.
  • Dieu est donc un, unique, ineffable et inaccessible. Pourtant, l’expérience de nombreux mystiques de toute religion nous dit aussi que cette réalité dans son incommunicabilité, cette distance s’accompagne aussi de l’expérience de sa sollicitude, de sa proximité, de sa Présence au plus intime de nous. Comment concilier ces deux aspects, comment dire, affirmer l’un et l’autre en même temps?
  • Est-il donc envisageable que ce qui apparaît contradictoire à l’homme puisse subsister simultanément en Dieu et que cette contradiction ne soit que la conséquence de nos limites? Nous sommes en effet soumis au temps et à l’espace et ce qui nous apparaît d’abord de la réalité de Dieu et suivi de ce qui nous est révélé ensuite ; mais en Lui le premier et le deuxième subsistent en même temps.

 

Analysons maintenant ce que nous dit le texte à partir du verset 4257:

 

1ère étape: Se sentir petits devant le Créateur. La lumière de Sa Présence dissipe nos ténèbres et nous purifie.

جان آن مرغان ز تشویر و حیا            شد حیای محض و جان شد توتیا
چون شدند از کل کل پاک آن همه             یافتند از نور حضرت جان همه

L’âme de ces oiseaux par le trouble et la honte,
fut purifiée et s’en fut en fumée,

Lorsqu’ils furent ainsi tout à fait purifiés de toute chose,
ils trouvèrent tous la vie de par la lumière de la Présence.

 

Face à la grandeur, à l’immensité nous nous trouvons bien petits et anéantis, mais en cela nous trouvons notre condition de créatures, cela nous prépare à reconnaître la source de la vie. Cette purification réduit l’âme de ces oiseaux en fumée, mais une fumée particulière qu’on appelle “tutiyâ”: ce mot indique la condensation de fumée qu’on récolte sur les parois du four après la fusion de plomb et zinc, cette substance est utilisée comme remède pour les yeux. Ceci pour nous indiquer que cette purification prépare les oiseaux à la vision. On peut s’interroger sur le mot honte, “hayâ”, qui apparaît deux fois pour nous dire qu’à ce stade, il n’y a plus que cette honte qui nous purifie, qui en nous abaissant, nous donne accès à la vision de l’œuvre de Dieu, qui nous purifie. Ce mot pourrait aussi se rattacher au mot vie. Le fait d’avoir honte, de reconnaître ses péchés est une purification de notre vie, un voile qui tombe sur notre réalité. Cette vie est renouvelée par la lumière de sa Présence qui ne nous laisse pas dans l’abattement mais nous élève par étapes jusqu’à Lui. Ce mot de Présence, en persan “hedhrat”, est utilisé aussi comme titre honorifique pour une personne à qui nous vouons tout notre respect. Mais sa racine, en arabe “hadhar” signifie être là, être présent et c’est Sa présence qui confère respect à ceux qui le représentent, aux prophètes.

 

 

La suite dans 15 jours, sur pasaj.ch !

 

Giovanni Polito

 

Source : dialogues.art-sacre.net