langage oiseaux 2

« Les paroles, les différentes langues, souvent divisent les hommes, ils n’arrivent pas à se comprendre. Pourtant la parole est faite pour communiquer, pour exprimer aussi ce que nous ressentons. Ou bien, c’est plutôt la musique qui témoigne de nos sentiments? Les mots nous divisent-ils ou créent des liens? par derrière les mots, par derrière les habits qu’une personne porte ou ne porte pas, il faut chercher le lien qui nous unit. » 

Voilà comment Giovanni Polito, Giovanni Polito, prêtre aumônier catholique à l’EPFL, présente l’intention de son blog dialogues.art-sacre.net d’où vient cet article.

Vous trouverez les précédents articles en inscrivant « Le langage des oiseaux » dans l’onglet « Recherche » de notre site.

 

 

2ème étape: Le Créateur nous purifie de toute mauvaise action et omission. Cet état provoque une première stupéfaction: l’homme se voit comme créé à nouveau, sans ses péchés

باز از سر بندهٔ نو جان شدند              باز از نوعی دگر حیران شدند
کرده و ناکردهٔ دیرینه شان       پاک گشت و محو گشت از سینه‌شان

Ils furent recréés, une nouvelle âme pour ces serviteurs

Et de cette nouveauté ils furent stupéfaits

Leurs actions et omissions anciennes

furent purifiées et effacées de leur poitrine

 

Ayant perçu l’immense miséricorde du Créateur, ils sont donc libérés du poids de leurs fautes. Il n’est pas là pour les opprimer, les écraser, mais pour les conduire jusqu’à Lui. La stupéfaction, “heyrân”, est un état mystique face à la grandeur, la majesté ; une contemplation qui nous fait voir notre état de créatures, “bandeh” dit le texte persan, et cela signifie serviteur, serviteur de Dieu, cela nous dit notre condition, mais aussi cela nous transporte vers Celui que nous voulons servir, à qui nous voulons rendre grâce.

 

 

3ème étape: contemplation de l’oeuvre de Dieu dans le monde.

آفتاب قربت از پیشان بتافت              جمله را از پرتو آن جان بتافت

هم ز عکس روی سیمرغ جهان                 چهرهٔ سیمرغ دیدند از جهان

Le soleil de la proximité brilla sur tous de sa lumière primordiale

illuminant de son rayon leur âme

L’un l’autre, à partir du reflet du visage de ce Simorgh du monde

ils virent le reflet du Simorgh de ce temps-là.

 

Le soleil qui brille sur eux est celui de la Proximité, étape mystique de celui qui se trouve tout près de cette source de lumière. Car c’est Celui qui est proche de chacun de nous, qui brille sur le juste et sur l’injuste et qui ne cesse d’appeler tout homme à Lui. Sa lumière brille depuis les temps immémoriaux, les temps d’avant, en persan “pyshân” ce qui était avant tout ou bien on peut aussi lire “payshân” sur eux, pour souligner la sollicitude du Créateur qui descend jusqu’à eux. C’est de ce rayon-là que nous tenons la vie. C’est à partir de son reflet qui est dans le monde que nous le voyons ou l’entrevoyons, lorsque la lumière du monde nous parle de cette lumière-là, celle des temps immémoriaux dont le rayon a donné la vie au monde. C’est l’infini qui nous précède “azal”, dit-on en arabe.

 

 

4ème étape: les 30 oiseaux voient leur reflet dans le Simorgh, ils se connaissent à partir de Lui. Deuxième stupéfaction: ils se découvrent tels qu’ils sont dans le regard du Créateur.

چون نگه کردند آن سی مرغ زود       بی‌شک این سی مرغ آن سیمرغ بود

در تحیر جمله سرگردان شدند               باز از نوعی دگر حیران شدند

Lorsqu’il regardèrent soudain ces trente oiseaux

sans doute  ces trente oiseaux étaient ce même Simorgh

Dans la stupéfaction tous étaient perdus

A nouveau par cette nouveauté ils étaient ébahis

 

Leurs regards passaient de l’un à l’autre, le Simorgh, dont le nom signifie “trente oiseaux”, leur renvoyait leur propre image, ils en étaient stupéfaits. Il s’agit d’une étape nouvelle “no’ey digar” de stupéfaction, ils n’étaient plus stupéfaits de la nouvelle vie qu’ils avaient reçus, une fois purifiés, mais ils étaient ébahis, “dar tahayyur”, contemplant le regard du Simorgh, dans ce regard ils se voyaient eux-mêmes. Ils s’agit là d’une étape importante, se voir les uns les autres, dans les yeux et par les yeux de celui qui nous a donné la vie, dans une splendeur qu’il est seul à voir, car souvent nos yeux ne voient que nos misères et nos imperfections et quand nous nous tournons vers les autres nous voyons leur défauts. Mais ici le regard du Créateur leur est révélé et cela engendre la stupéfaction.

 

 

5ème étape: Découverte de la Présence de Dieu en nous et de nous en Lui. Il vit en nous et c’est de Lui que nous tenons l’existence et l’être.

خویش را دیدند سیمرغ تمام               بود خود سیمرغ سی مرغ مدام

چون سوی سیمرغ کردندی نگاه              بود این سیمرغ این کین جایگاه

ور بسوی خویش کردندی نظر                بود این سیمرغ ایشان آن دگر

ور نظر در هر دو کردندی بهم         هر دو یک سیمرغ بودی بیش و کم

بود این یک آن و آن یک بود این                  در همه عالم کسی نشنود این

آن همه غرق تحیر ماندند                      بی تفکر وز تفکر ماندند

Ils se regardaient eux-mêmes, ils étaient la plénitude du Simorgh

Ce même Simorgh ne cessait d’être trente oiseaux

Lorsque vers le Simorgh ils tournaient le regard

Ce Simorgh était justement dans ce même lieu

Et s’ils tournent le regard vers eux-mêmes

Ce Simorgh était eux, tout en étant autre

Et s’ils regardaient les deux ensemble

les deux étaient l’être d’un seul Simorgh plus ou moins

Celui-ci était celui-là et celui-là était celui-ci

Dans le monde entier personne n’a entendu ceci

Eux tous demeuraient plongés dans la stupéfaction

comme une pensée sans pensée

Ces versets expriment l’indicible, l’ineffabilité du mystère de l’union qui a perdu tant de mystiques. En effet, s’exprime ici une étape nouvelle. D’abord, l’être humain a réalisé sa petitesse face au Créateur. Le sentiment écrasant de son être infime par rapport à la grandeur d’âme de celui qui lui donne la vie, lui révèle toutes ses impuretés et fautes. Son créateur lui-même les purifies, les dissipe et l’attire vers lui, l’élève. L’homme est transporté vers Lui et s’oublie.

Ensuite nous arrivons à cette étape, où il se perçoit soi-même et son Créateur. Il se voit en Lui, il voit comment celui-ci le regarde et le connaît. Il voit les autres dans et par ce regard du Créateur, ils se voit et les voit dans la beauté que leur est conférée par l’Esprit qui leur est donné par le Créateur. Cette expérience de la vision de Dieu est partagée par de nombreux mystiques de traditions différentes. Dans la tradition chrétienne l’apôtre saint Jean nous dit dans sa première lettre 3, 2: “Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.” Et saint Paul dans sa première épitre aux Corinthiens 13, 12: “Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu.”

C’est un moment de stupéfaction car nous le voyons et ressentons si proche de nous, nous sommes en Lui car notre être vient de Lui et participe du sien. (link Avicenne: l’intelligence perçoit son être en tant que provenant du Créateur, perception de son origine) Il est difficile en ce moment exprimer le sentiment d’unité et de distinction au même temps. Cela a porté certains mystiques à des expressions qui ont été réprouvées par leur contemporains, comme ce fut le cas pour Mansour Al-Hallâj, un mystique persan, mis à mort à Bagdad en 922 pour avoir dit: “Je suis le vrai”, c’est à dire celui qui subsiste en lui-même, le Créateur. Pourtant, Farîd ud-Dîn ‘Attâr qui a lui-même raconté et interprété l’expression jugée ambigüe de Al-Hallâj prend ici bien des précautions pour que notre langage humain puisse exprimer au même temps deux réalités apparemment contradictoires et simultanées. Nous sommes Lui et Il est nous, car tout notre être est vivifié par Lui et en Lui. La perception de cette réalité dépasse notre entendement et c’est ce que les termes de “tahayyur” et “hayrân” nous rappellent ici à plusieurs reprises, indiquant la stupéfaction, l’incertitude, le sentiment d’être perdu face à un trop grand mystère.

 

 

La suite dans 15 jours, sur pasaj.ch !

 

Giovanni Polito

 

Source : dialogues.art-sacre.net