langage oiseaux 4

« Les paroles, les différentes langues, souvent divisent les hommes, ils n’arrivent pas à se comprendre. Pourtant la parole est faite pour communiquer, pour exprimer aussi ce que nous ressentons. Ou bien, c’est plutôt la musique qui témoigne de nos sentiments? Les mots nous divisent-ils ou créent des liens? par derrière les mots, par derrière les habits qu’une personne porte ou ne porte pas, il faut chercher le lien qui nous unit. » 

Voilà comment Giovanni Polito, Giovanni Polito, prêtre aumônier catholique à l’EPFL, présente l’intention de son blog dialogues.art-sacre.net d’où vient cet article.

Vous trouverez les précédents articles en inscrivant « Le langage des oiseaux » dans l’onglet « Recherche » de notre site.

 

 

10ème étape: l’essence est au-delà du Simorgh. Ils se sont détachés de leurs expériences sensorielles. Quatrième stupéfaction: transportés en Lui ils ne perçoivent plus le monde extérieur. Ils se retrouvent en Lui.

چون شما سی مرغ حیران مانده‌اید          بی‌دل و بی‌صبر و بی‌جان مانده‌اید

ما به سیمرغی بسی اولیتریم                زانک سیمرغ حقیقی گوهریم

محو ما گردید در صد عز و ناز             تا به ما در خویش را یابید باز

Lorsque vous, trente oiseaux, vous êtes restés perdus dans la stupéfaction

vous êtes resté sans coeur, sans patience, sans âme

Nous précédons de beaucoup le Simorgh

puisque du vrai Simorgh nous sommes l’essence

accomplissez l’effacement en nous dans cent honneurs et soins

jusqu’à ce que en nous vous vous retrouviez vous mêmes.

 

La voix sans langue de la Présence continue de leur parler, on pourrait résumer ainsi: “Devant moi, dans la stupéfaction, vous vous êtes détachés de vos perceptions sensorielles, le coeur, la patience, l’âme. Par rapport à l’image du Simorgh que vous avez perçu, allez chercher plus loin car de cette image nous sommes l’essence. Renoncez à toutes vos gloires, renoncez à votre perception de vous et alors vous vous retrouverez en moi. Vous trouverez en moi cent honneurs et soins, faites confiance.” C’est-à-dire je vous ferai percevoir moi ce que je suis, je créerai cette perception de moi en vous, lorsque vous vous abandonnerez à moi. Vous verrez combien je m’occupe de vous.

 

 

11ème étape: le fana’ perte de conscience de soi.

محو او گشتند آخر بر دوام               سایه در خورشید گم شد والسلام

تا که می‌رفتند و می‌گفت این سخن           چون رسیدند و نه سر ماند و نه بن

لاجرم اینجا سخن کوتاه شد                 ره رو و ره برنماند و راه شد

Ils s’effacèrent en Lui à la fin de façon durable

l’ombre se perdit dans le soleil et adieu

pendant qu’ils avançaient cette parole se disait encore

lorsqu’ils arrivèrent il n’y eut plus ni haut ni bas

Sans faute ici la parole se rétrécit

il ne resta plus ni marcheur ni guide e le chemin s’en fut

 
Ils peuvent finalement être remplis, entièrement transportés en Lui. Les paroles ne peuvent plus exprimer cette perception dans laquelle nous ne procédons plus par déduction, nous n’avançons plus par le raisonnement, par la volonté, par les actions valeureuses, généreuses, par l’amour. Tout cela nous a conduit jusqu’à Lui, jusqu’au seuil. Maintenant Il est là, sans avant, sans après. Nous contemplons ce qui est sans voiles, plus besoin d’aller vers lui à travers nos images, sa Présence nous remplit.
 
 
 

12ème étape: dans cet expérience on ne se perçoit plus soi-même. Comme El-Hallâj on est entièrement absorbés en Lui. Il parle en nous et l’on n’entend que Lui au delà des parole.

گفت چون در آتش افروخته                    گشت آن حلاج کلی سوخته

عاشقی آمد مگر چوبی بدست              بر سر آن طشت خاکستر نشست

پس زفان بگشاد هم چون آتشی                 باز می‌شورید خاکستر خوشی

وانگهی می‌گفت برگویید راست     کانک خوش می‌زد انا الحق او کجاست

On dit que lorsqu’il a été embrasé par le feu

Hallâj a été consumé entièrement

et qu’un amoureux vint, un bâton dans la main

et s’assit à la tête de ce tas de cendres

puis il libera sa langue qui était aussi comme un feu

à nouveau la cendre s’anima de bonheur

et quand cela arriva il dit: “Dites-moi bien,

celui qui justement proféra: “Je suis le Vrai” où est-il?”

 

Voici que Farîd ud-Dîn ‘Attâr introduit le cas du mystique Mansour El-Hallâj et les versets qui suivront visent justement à expliquer que nous ne pouvons pas accéder à cette union totale, à cet abandon complet de soi avant notre mort corporelle, c’est alors que notre union à Dieu s’achève, mais cette dernière étape est entièrement entre les mains du Créateur qui nous rendra capables de le contempler. El-Hallâj subit toute sorte de supplices, entraînant sa mort à Baghdâd en 922, pour avoir dit “Je suis le Vrai”. Le Vrai est un attribut de Dieu, donc cette affirmation équivalait à dire: “Je suis Dieu” et c’est pour cela qu’il fut condamné. Beaucoup d’autres mystiques, dont Ruzbehân Baqlî (mystique persan soufi du XII siècle) et Farîd ud-Dîn ‘Attâr lui-même, ont écrit au sujet d’El Hallâj dans le but de donner une explication théologique acceptable de son affirmation: il a fait l’expérience d’une telle union à Dieu, que ce n’était plus lui qui parlait, mais Dieu lui-même qui s’exprimait par lui. Il faut aussi dire, qu’une certaine branche du soufisme de cette époque, s’appelait “malamatî”, c’est-à-dire qui cherche le blâme. En effet, certains mystiques, loin de poursuivre la renommée et l’estime des gens, en cherchaient le blâme, qui aurait préservé leur humilité et certains se faisaient même passer pour fous. Mais voyons comment ‘Attâr rend compte de cette affirmation de El-Hallâj. (link avec hadith 38 de An-Nawawî: “… Et lorsque je l’aime, je suis son ouïe par laquelle il entend, son regard par lequel il voit, sa main par laquelle il saisit, et son pied avec lequel il marche. Rapporté par Al-Bukhârî)

 

 

13ème étape: Nous sommes appelés à abandonner le moi qui nous limite et nous empêche de L’accueillir. Le désir de rejoindre son origine.

آنچ گفتی آنچ بشنیدی همه                      وانچ دانستی و می‌دیدی همه

آن همه جز اول افسانه نیست          محو شو چون جایت این ویرانه نیست

اصل باید، اصل مستغنی و پاک                 گر بود فرع و اگر نبود چه باک

Tout ce que tu as dit, ce que tu as entendu

et tout ce que tu as compris et vu

Tout cela n’est que le début de l’histoire

efface-toi parce que cette ruine n’est pas ta place

Il faut l’origine, une origine qui se suffit à elle-même et pure

Si ce qui en dérive est ou n’est pas, quelle crainte?

 
Voici la limite extrême de nos paroles, de nos mots humains, ils ne peuvent accéder à la dimension de Dieu, où il n’y a ni avant ni après, ni ici ni là. Il ne saurait être contenu ni dans l’espace, ni dans le temps, ni dans notre langage qui s’exprime dans le temps et s’inscrit dans un espace. Le passage de cette vie à l’autre seul rendra possible l’abandon de nos expressions imparfaites, de notre langage.

 

 

Nous ne pouvons en cette vie accéder à l’origine. Cela est possible seulement à travers la mort ou par l’oeuvre de Dieu.

هست خورشید حقیقی بر دوام              گونه ذره‌مان نه سایه والسلام

Le soleil véritable est dans l’éternité,

Aucune sorte d’atome, ni d’ombre et c’est tout

Rien de matériel ne subsiste dans la lumière divine, même pas l’ombre, comment le son de nos paroles qui s’écoule dans le temps? On va vers l’ineffable, dont notre expérience humaine ne peut rendre compte, si ce n’est “comme à tâtons et dans le noir” disait Saint Thomas d’Aquin, au même XIII siècle, en Occident. Le mot final est “salâm”, la paix, qu’on utilise aussi pour se saluer, dire adieu, et qui probablement ici comme ailleurs dans le poème fait allusion à cette paix qui nous sera dévoilée au-delà ou après notre expérience terrestre. “Wa as-salâm”, littéralement “et la paix” est aussi un expression courante pour exprimer que ce qu’on vient de dire est la vérité ultime, on ne peut pas aller au-delà, on dirait en français “et c’est tout.”

 

 

14ème étape: Dieu nous appelle à Lui. Fana’ non définitif, accès temporaire au baqâ’ par les oiseaux.

چون برآمد صد هزاران قرن بیش         قرنهای بی زمان نه پس نه پیش

بعد از آن مرغان فانی را بناز              بی‌فنای کل به خود دادند باز

چون همه بی خویش با خویش آمدند                در بقا بعد از فنا پیش آمدند

Lorsque cent mille siècles furent révolus

des siècles sans temps sans après ni avant

après que ces oiseaux eurent éprouvé l’anéantissement

sans toutefois subir l’anéantissement total, ils furent reconduits à eux-mêmes.

Tous avançaient ainsi avec eux-mêmes et sans eux-mêmes

Dans l’éternité après l’anéantissement, ils s’avançaient.

 

Comment rendre compte du ravissement de ces oiseaux, qui s’avancent vers une éternité hors du temps, qui sortent d’eux mêmes et pourtant, par une grâce particulière peuvent encore revenir à eux-mêmes après avoir aperçu ce que cela signifie de sortir pour un instant de notre perception temporelle, c’est comme si cent mille siècles s’étaient écoulés en un instant. Cela n’est pas sans rappeler les mots mêmes de la Bible qui nous dit: “mille ans sont comme hier”, ou bien l’expérience de saint Paul dans la 2ème épitre aux Corinthies 12, 3-4: “je sais que cet homme dans cet état-là – est-ce dans son corps, est-ce sans son corps ? je ne sais pas, Dieu le sait – cet homme-là a été emporté au paradis et il a entendu des paroles ineffables, qu’il ne revient pas à l’homme de prononcer.” Ces paroles ne s’inscrivent pas dans notre langage, car la réalité contemplée ne peut pas s’inscrire dans les limites de notre monde. Cela est vrai aussi pour le Nom de Dieu dans la Bible. (link)

 

 

15ème étape: le baqâ’. C’est la réalité de la Présence éternelle de Dieu, qui est hors du temps, ni jeune, ni vieux, hors de l’espace, loin du regard. Ineffable, loin de l’explication. Comment rendre compte de cette expérience?

نیست هرگز، گر نوست و گر کهن               زان فنا و زان بقا کس را سخن

هم چنان کو دور دورست از نظر           شرح این دورست از شرح و خبر

Il n’y a pas de temps, ni vieux ni nouveau, jamais

où quelqu’un put proférer mot de cet anéantissement et de cette permanence.

De même que Lui son éloignement est lointain de la vision,

l’explication de cet éloignement est loin de tout commentaire ou notion.

Il est hors du temps, hors de l’espace, rien ne peut l’approcher, les mots ne peuvent l’atteindre.

 

 

Est-il possible rendre compte de cela par l’allégorie? Il faudrait écrire un nouveau livre.

لیکن از راه مثال اصحابنا              شرح جستند از بقا بعد الفنا

آن کجا اینجا توان پرداختن              نو کتابی باید آن را ساختن

Mais nos amis, par l’allégorie,

cherchent une explication de la permanence après l’anéantissement.

Comment ici expliquer cet au-delà

un nouveau livre il faudrait faire pour cela.

 

Les termes d’anéantissement “fana’” et de permanence “baqâ” reviennent ici. Ils s’agit de deux mots clés du soufisme. Le premier désigne l’étape spirituelle où toute trace du “moi” disparaît, c’est à ce moment où l’on ne distingue plus entre le “moi” et le “toi”, où l’expérience de l’union nous transporte tellement dans l’être aimé que l’on ne s’aperçoit plus soi-même, le “soi” disparaît. C’est aussi un long cheminement et école pratique d’obéissance où le disciple apprend à renoncer progressivement à sa propre volonté. On renonce à son propre vouloir, pour permettre à l’autre de se dévoiler entièrement, non selon nos propres imaginations ou désirs, mais selon ce qu’il est. L’expression de son vouloir va contraster avec ce qu’on peut imaginer de lui. Nous retrouvons cela dans tout parcours à la découverte d’une transcendance. Le terme de permanence “baqâ” indique ce qui subsiste à jamais, indépendamment des contingences, une réalité qui ne connaît pas de changement. Le prophète Isaïe aussi annonçait 40, 8: “l’herbe se dessèche et la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours.” C’est à cette réalité, à ce repos que l’homme tend. Le livre qui rendrait compte de cela devrait être d’un nouveau genre car on ne peut plus chercher dans l’allégorie, les réalités de ce monde ne sont plus à même de nous parler de ce qui est au-delà de ce monde.

 

La suite dans 15 jours, sur pasaj.ch !

 

Giovanni Polito

 

Source :dialogues.art-sacre.net