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Face au terrorisme quelques repères I

vendredi 15 juillet 2005

New York, Madrid, Londres et tous les autres. Le terrorisme semble partout. Petite halte réflexive faite par justice et paix.

Le terrorisme est une forme de violence qui n’est pas nouvelle. Mais les attentats du 11 septembre 2001 invitent à reprendre la réflexion à son sujet, non sans rappeler que, par le nombre des victimes et la charge symbolique des destructions des « twin towers », ces attentats sortent du cadre de ce qu’on appelle d’ordinaire « terrorisme ». On a parlé d’« hyperterrorisme », voire de « guerre ».

On ne proposera pas ici une analyse de l’évènement 11 septembre et de ses conséquences (1). Simplement quelques éléments de réflexion pour aider à clarifier les idées et situer les enjeux des débats éthiques et politiques autour de tels événements. Après une tentative de définition du mot « terrorisme », nous rappellerons les principes éthiques sur lesquels se fonde une condamnation radicale de cette forme d’action avant d’évoquer quelques questions liées à la résistance au terrorisme.

Nécessité d’une définition objective

La définition du mot « terrorisme » fait problème. Il est tellement chargé négativement que son usage même entre dans l’affrontement des propagandes : chacun est porté à qualifier de « terroristes » les actes de violence perpétrés par des acteurs qu’il veut désigner à la réprobation publique, et à éviter le mot dès lors qu’il s’agit d’actes commis par un groupe pour lequel il éprouve sympathie ou indulgence. Exemple classique, souvent cité : pour l’occupant nazi, les résistants étaient des « terroristes ». Dans le Nicaragua des années 80, les combattants de la Contra étaient des terroristes aux yeux du gouvernement sandiniste, mais des « combattants de la liberté » pour l’administration Reagan. Et quand change le contexte politique, on voit fluctuer le vocabulaire : les combattants tchétchènes, présentés depuis longtemps comme des « terroristes » par le gouvernement de Moscou, étaient plutôt considérés comme des résistants par l’opinion publique européenne ; mais, depuis le 11 septembre, les autorités russes parviennent à faire adopter plus aisément leur propre vocabulaire.

Pourtant, ce n’est pas parce que l’usage du mot est détourné à des fins de propagande partisane qu’il faut renoncer à en chercher une définition susceptible de faire consensus pour des observateurs impartiaux, libres de toute préoccupation de condamnation ou d’apologie. Il y a des formes de violence politique qui - hors de toute considération pour les motivations subjectives de ceux qui y recourent - doivent être qualifiées de « terroristes », et d’autres - parfois tout aussi violentes, voire davantage - pour lesquelles le mot ne convient pas. La question, pour caractériser une violence comme « terroriste » n’est pas de savoir ce que visent les acteurs mais comment ils agissent pour atteindre leurs objectifs. Ou encore, pour reprendre une vieille distinction, toujours pertinente, la question du terrorisme ne relève pas du Jus ad bellum mais du Jus in bello (2).

Parmi toutes les formes de violence à objectifs politiques, qu’est-ce donc qui caractérise le terrorisme ?

Écartons d’abord une réponse qui voudrait partir du statut des acteurs de ces violences : serait terroriste toute violence politique exercée par des acteurs autres que les États officiellement reconnus (guérillas, groupes révolutionnaires, milices, etc.). C’est une fausse piste, car il faudrait que la différence entre violence légale (celle des États reconnus) et violence illégale soit claire. Or elle ne l’est pas toujours. Beaucoup de guerres civiles ont précisément pour enjeu de déterminer qui sera « légal » et qui ne le sera pas. L’histoire offre maint exemple de « terroristes » devenus chefs d’État : l’évolution de Menahem Begin est exemplaire, de même que celle de Yasser Arafat.

Il ne serait pas logique d’introduire une référence au statut juridique des acteurs pour trancher un problème qui porte sur la définition d’une forme d’action : ce serait supposer a priori qu’aucun État légalement reconnu ne peut pratiquer une violence qui puisse être définie comme « terroriste ». Or on sait bien que de nombreux gouvernements qui ont un siège à l’ONU terrorisent leur propre population, afin de dissuader toute opposition : pratiquées systématiquement, les tortures, disparitions, exécutions sans jugement, internements psychiatriques relèvent d’une stratégie qu’on peut qualifier de terroriste. Privilégier la distinction États/groupes non étatiques, ce serait réintroduire, dans la définition du terrorisme, les jugements de valeur qu’on doit justement éliminer pour parvenir à une définition centrée sur la nature des actes à qualifier. Ce serait un point de vue partisan que de nommer « terroristes » des actes violents quand leurs acteurs sont des combattants « irréguliers » et « opérations de maintien de l’ordre » les mêmes actes quand ils sont accomplis par les soldats en uniforme d’une armée « régulière ».

La terreur, stratégie indirecte

Pour définir le terrorisme par la nature même des actes commis, on peut s’appuyer sur l’étymologie du mot. Est terroriste tout acte de violence qui a pour premier objectif d’inspirer une peur intense, afin de récolter les bénéfices politiques de cette peur. C’est pourquoi la forme la plus classique du terrorisme est l’attentat dit « indiscriminé », celui qui frappe au hasard dans une population, sans viser personne en particulier. Car si la violence frappe au hasard, chacun se sent menacé. L’expression « terrorisme aveugle » est en somme un pléonasme.

Le terrorisme s’inscrit dans ce qu’on appelle les « stratégies indirectes ». Alors qu’une stratégie « directe » prend pour cibles des personnes précises - celles qui représentent un obstacle à éliminer pour atteindre les objectifs que l’on poursuit (notamment, dans une guerre, les soldats de l’armée adverse, ou les usines d’armement, etc.) - la violence terroriste est « indirecte » en ce sens qu’elle ne vise pas à atteindre ses buts en éliminant telle ou telle catégorie de personnes, mais en influant sur la volonté politique de l’adversaire : le terroriste suppose - souvent à tort, mais c’est une autre question - que la population, terrorisée par ses attentats, exercera sur ses dirigeants une pression politique telle qu’ils céderont à ses exigences en échange d’une suspension de cette terreur.

On peut donc proposer de définir les actes terroristes comme des actes de violence qui visent à influer sur le comportement de l’ennemi, non pas directement en affaiblissant ou éliminant ses forces (comme dans la guerre), mais en atteignant sa volonté de résistance, notamment en répandant dans sa population la peur que ses actes se réitèrent (attentats indiscriminés, détournements d’avion, etc.) ou le désir qu’un terme y soit mis (chantage par détention d’otages).

Pour maximiser les effets indirects d’une peur, à partir d’actes de violence aux effets directs finalement très réduits (les victimes des actes terroristes sont peu nombreuses, par comparaison avec celles des guerres), il faut qu’un grand nombre se sente menacé. Pour cela, il faut que la violence frappe au hasard, de telle manière que chacun puisse craindre d’être la prochaine victime. Il faut aussi laisser planer la menace de réitération : un acte terroriste dont les auteurs proclameraient que c’est le dernier n’aurait aucun effet. On voit bien sur ce point la différence radicale avec l’acte de violence « directe », qui a sa fin en lui-même, indépendamment de toute perspective de réitération.

Le jugement éthique : « non, sans appel »

Au lendemain d’attentats terroristes, les médias sont remplis de déclarations où reviennent des adjectifs comme « injustifiable », « criminel », « abominable », etc. Certains ironisent sur ces réactions indignées, notant qu’elles paraissent trop stéréotypées pour être sincères. Ils ont tort : même stéréotypées, même prises dans la guerre de propagande évoquée plus haut, ces réactions ont le mérite de souligner que le jugement moral porté sur de tels actes fait déjà partie du combat contre le terrorisme. Plus les terroristes veulent convaincre que leur violence n’est qu’une forme de violence comme les autres (une banale « contre-violence »), plus il importe de réaffirmer que ce n’est justement pas une violence comme les autres.

Situer d’emblée les attentats terroristes sur le registre de l’immoral absolu, c’est gagner une première bataille contre le terrorisme. Sinon, pourquoi les auteurs d’attentats prendraient-ils tant de soin pour se justifier, non seulement politiquement, mais aussi moralement ? Ils invoquent la justesse de leur cause, le sacrifice qu’ils font de leur vie (thème du « martyr ») au service de nobles valeurs : justice, liberté, défense des pauvres et des opprimés, etc.

Sur quoi fonder une condamnation spéciale de la violence terroriste ? Pour répondre à cette question, il convient de se référer à la vieille distinction entre Jus ad bellum et Jus in bello pour souligner qu’on est bien sur le terrain du deuxième. À partir du moment où le terrorisme est défini comme une forme de violence spécifique, la question n’est plus de savoir si l’acteur violent a de « bonnes raisons » de recourir à la violence, mais s’il a le droit - quelles que soient ses « raisons » - de recourir à cette forme là de violence. Ce serait donc s’égarer sur une piste sans issue, pour juger moralement des actes terroristes, que de commencer à examiner si les causes défendues par les terroristes sont « justes » ou « injustes ». En effet, à supposer même que certaines de ces causes puissent paraître « justes » (libérer son peuple d’une occupation illégitime, par exemple), cela ne règlerait pas la question, puisque, comme on vient de le voir, ce qui spécifie le terrorisme est de l’ordre des moyens : la violence « aveugle », l’attentat indiscriminé, la prise en otage de gens pris au hasard. Or, sur ce point, le jugement éthique est clair : sauf à admettre que « la fin justifie les moyens », il n’est jamais permis de s’en prendre délibérément aux non-combattants, c’est-à-dire aux personnes qui - quelle que puisse être leur éventuelle « culpabilité » dans la situation d’injustice ou d’agression - ne sont pas des agents directs de l’agression injuste contre ce qui mérite d’être défendu. On a reconnu là le classique principe de « discrimination entre combattants et non-combattants », élaboré au sein de la théologie morale chrétienne et sécularisé dans le droit international moderne (3). Dans l’expression « violence aveugle », c’est le mot « aveugle » qui signe ce que le terrorisme à de particulièrement inacceptable.

Dire cela, ce n’est pas porter un jugement positif sur les autres formes de violence, qui doivent faire l’objet d’un jugement a priori négatif, sauf dans les cas très précis définis par le réflexion éthique. C’est simplement rappeler que l’on peut admettre, en ultime recours, certaines formes de violence, mais jamais la « violence aveugle ». Ainsi, on peut juger légitime la guerre menée au Sud-Soudan par des groupes armés contre les troupes du gouvernement islamiste de Khartoum qui écrasent leur peuple ; mais en aucun cas, on ne pourrait légitimer l’action de ceux qui, même poussés par le désespoir, iraient jeter une bombe dans un marché de Khartoum.

A suivre…

Christian Mellon, s.j.

Secrétaire national de Justice et Paix-France

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