Comprendre sans excuser
On ne lutte efficacement contre un adversaire que si on s’efforce d’en connaître l’identité, les motivations, les attitudes (psychologiques, sociales, politiques) et surtout les objectifs. Il faut donc comprendre le terrorisme.
Cette exigence se heurte parfois à une forte objection : pour bien des gens, comprendre c’est déjà excuser. Trop s’intéresser aux motivations des terroristes, à leurs itinéraires personnels, ce serait déjà leur trouver des circonstances atténuantes. Certes, il peut arriver qu’une enquête sur les acteurs terroristes mette au jour des faits qu’un tribunal considèrera comme des « circonstances atténuantes » : faiblesse psychique, manipulation par une autorité supérieure, histoire personnelle d’échecs affectifs, désespoir entretenu par une oppression durable et sans espoir de libération, etc.. Cela n’a rien de scandaleux : la justice pénale vise à évaluer la responsabilité personnelle des criminels, que les crimes soient politiques ou de droit communs. Mettre en lumière d’éventuelles « circonstances atténuantes », ce n’est ni complaisance ni faiblesse envers le terrorisme ; c’est une banale exigence de justice.
La question est plus controversée quand il ne s’agit plus seulement de comprendre les motivations des individus, mais de s’interroger sur les causes profondes de l’émergence d’un terrorisme : causes politiques, culturelles, sociales, économiques, etc.. Car personne ne naît terroriste ; on le devient. Si le terrorisme n’est pas dans le patrimoine génétique, il faut donc bien chercher à comprendre pourquoi des hommes et des femmes deviennent terroristes dans tel contexte et pas dans d’autres, surtout quand c’est en nombres importants.
Après le 11 septembre, on a lu des articles stigmatisant d’avance toute réflexion sur les causes de l’événement : chercher à comprendre les « raisons » pour lesquelles les États Unis ont été visés par Al Qaida, c’était, disait-on, excuser subrepticement les auteurs du crime. En fait, les auteurs de tels articles craignaient que le débat ne se déplace vers un « objet » que les Américains ne souhaitent pas regarder en face : au lieu d’entretenir le très large consensus qui s’estt créé aisément sur la condamnation morale d’actes aussi abominables, on allait se mettre à parler de choses beaucoup moins consensuelles, concernant notamment la politique étrangère des États Unis sur certains dossiers chauds (Israël-Palestine, Irak), l’image de puissance dominatrice qu’en ont beaucoup de peuples à travers le monde, leur attitude de « cavalier seul » sur un certains nombre de dossiers (protocole de Kyoto, mines antipersonnel, Tribunal pénal international), etc.. Bref, au lieu de condamner les coupables, on allait accabler la victime.
L’argument ne tient pas. Cherchent-ils à excuser Hitler et son entreprise évidemment criminelle ceux qui, explorant le contexte politique, économique, culturel de la montée du nazisme, veulent comprendre comment ce parti a conquis le pouvoir et s’y est maintenu ? Mettre en évidence le rôle du Traité de Versailles, de la crise économique de 1929, de la stratégie à courte vue de certaines forces politiques et sociales allemandes, est-ce innocenter Hitler de ses crimes ? Évidemment non. Il en va de même pour le terrorisme : il est non seulement licite mais moralement nécessaire d’ouvrir une recherche et un débat sur tous les facteurs (de natures très diverses : économie, politique, culture, religion, sociologie, etc..) qui aident à comprendre pourquoi l’islamisme radical se développe précisément en notre époque, pourquoi on trouve dans certaines catégories de population des volontaires pour commettre des attentats-suicide, pourquoi une partie du monde éprouve des sentiments d’hostilité envers les États Unis ou, plus largement, envers l’Occident perçu comme « chrétien », etc..
Résister sans se renier
Éviter la réitération d’actes terroristes, c’est évidemment un objectif politique légitime, et même un devoir moral. Certains minimisent parfois cette exigence, faisant valoir qu’il faut donner la priorité aux efforts de longue haleine visant à éliminer ce qu’ils perçoivent comme facteurs favorisant l’émergence des terrorismes : mettre fin aux inégalités criantes entre riches et pauvres, aux occupations illégales de territoires, au traitement des problèmes selon « deux poids deux mesures », etc… Ils n’ont pas tort, mais oublient que ce n’est pas sur la même échelle de temps que l’on traite les causes profondes et que l’on agit pour écarter le risque de réitération d’agressions terroristes : long terme dans un cas, très court terme dans l’autre. Il n’y a donc pas à opposer ces deux attitudes : irait-on récuser la nécessité d’une intervention chirurgicale en faisant valoir que la santé, en général, dépend surtout d’une bonne hygiène de vie et d’une alimentation saine ?.
En revanche, un simple souci de cohérence invite à veiller aux conséquences des actions entreprises pour mettre les terroristes hors d’état de nuire à nouveau : il faut éviter qe de telles actions, par leur nature et leurs conséquences ne constituent des obstacles aux changements qui, sur le long terme, sont indispensables pour tarir le recrutement des terroristes de demain. À cet égard, si l’on peut comprendre que les États Unis, dans la foulée de la tragédie du 11 septembre, aient mené des opérations militaires visant à démanteler le réseau Al Qaida, on ne peut que juger désastreux et contre-productifs (sans même parler des aspects éthiques et juridiques) leurs projets de guerre contre l’Irak : loin d’affaiblir le terrorisme, un tel affrontement ne fera que le multiplier. On peut en dire autant de la politique du gouvernement Sharon dans les territoires palestiniens occupés.
Autre point de vigilance dans la lutte contre le terrorisme : éviter que les actions policières et judiciaires ne portent atteinte aux Droits de l’homme. Il y a là une frontière fragile, car toute société traumatisée est tentée d’adopter le principe selon lequel « la fin justifie les moyens », principe souvent avancé par les terroristes eux-mêmes. Certes, on ne peut soupçonner chaque mesure anti-terroriste de mettre en danger l’État de droit et l’on peut admettre que des circonstances exceptionnelles appellent des mesures exceptionnelles. Mais il faut se méfier de toutes les justifications qui invoquent le caractère « exceptionnel » d’une situation, car les risques d’une dérive vers des pratiques contraires à l’État de droit sont alors élevés. Dire qu’il faut « terroriser les terroristes », par exemple, c’est jouer avec le feu. L’enjeu est d’importance : il s’agit de résister au terrorisme sans devenir terroristes.
Pour justifier des mesures d’exception, contraires au respect du droit (par exemple le traitement des prisonniers à Guantanamo), on entend parfois dire que « le terrorisme, c’est la guerre ». Double erreur. D’abord, le terrorisme n’est pas la guerre : c’est une « stratégie indirecte », à laquelle ont recours précisément ceux qui ne peuvent - ou ne veulent - pas faire la guerre. D’ailleurs, les partisans de la formule « le terrorisme, c’est la guerre », seraient les premiers à refuser que l’on traite en « prisonniers de guerre » les terroristes arrêtés. Ensuite, cette formule laisse entendre que, dans la guerre, tout serait permis pour vaincre, ce que nie le « droit de la guerre » codifié dans diverses conventions et dans le règlement des armées des pays démocratiques. Il y a, on le sait, même dans la guerre, des actes que l’on doit qualifier de « crimes » : tortures, exécutions de prisonniers, représailles contre des populations civiles, etc.. Rien n’autorise à torturer un homme, pas même le fait qu’il soit lui-même tortionnaire.
Défi pour la démocratie
Le terrorisme constitue, dit-on, « un défi pour la démocratie ». En fait, nos démocraties ont jusqu’ici montré que leur cohésion et leur détermination sont assez fortes pour résister, sans trahir leurs valeurs essentielles, à cette forme de violence qui vise à les déstabiliser. Mais il est vrai que l’attitude à adopter face aux actes terroristes, les arbitrages à rendre entre divers types de politiques anti-terroristes renvoient à des débats importants sur les fondements d’une société démocratique : privilégier plutôt la sécurité ou plutôt la liberté, accepter des risques plus ou moins importants, aller plus ou moins loin dans les « mesures d’exception », cela relève d’options véritablement politiques et éthiques. Tant qu’une démocratie en débat sereinement, on peut dire qu’elle relève avec succès le « défi terroriste ».
Christian Mellon, s.j.
Secrétaire national de Justice et Paix-France
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