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Le mois d’avril 2015 a été marqué par un célèbre mais funeste anniversaire, celui du centenaire des massacres perpétrés contre les Arméniens en Anatolie. De nombreux médias y ont consacré des articles et discussions, comme celle qui s’est déroulée mercredi 15 avril dans l’émission radiophonique En Ligne Directe de la RTS. Au cœur du débat, la question de la dénomination « génocide » pour qualifier l’événement et la construction, en ville de Genève, d’un monument commémoratif pour rendre hommage aux victimes arméniennes.

 

Si ces deux aspects font polémique, c’est qu’ils renvoient à des logiques distinctes, mais néanmoins cruciales dans la représentation que l’on se fait d’un tel événement historique : celle de la nomenclature, à savoir l’usage du qualificatif adéquat permettant de décrire au mieux « l’Histoire », soulevant là l’enjeu de lutte autour de la définition de qui sont les victimes et qui sont les agresseurs ; et celle du travail de mémoire collective, sur lequel les politiques sont en désaccord concernant la responsabilité qui leur incombe à cet égard, surtout dans le contexte particulier de la Suisse qui, au plan international, se doit d’afficher une neutralité diplomatique totale. Pourtant, sans mot ni mémoire, comment rendre compte de l’événement, reconnaître les faits et en tirer des enseignements pour le futur, afin d’éviter que des atrocités se répètent ?

 

D’un côté, l’usage du mot génocide pour qualifier cet événement historique est la garantie, pour les Arméniens, que les violences que ce peuple a subies seront reconnues universellement. De l’autre, les Turcs se refusent à parler de génocide, arguant que des massacres ont également été perpétrés par les Arméniens envers eux. Si le débat fait rage, c’est que le mot génocide est fort et qu’il est largement connoté à un épisode historique bien précis, qui lui a d’ailleurs donné naissance : l’élimination massive des Juifs durant la Seconde guerre mondiale. Expérience largement traumatisante, la Shoah a également eu des conséquences importantes pour le peuple allemand d’après-guerre, qui a longtemps dû payer les frais des actes génocidaires de ses aïeuls, conduisant à une immense honte de n’avoir qu’une seule goutte de sang allemand. On peut alors imaginer le refus de la part des Turcs de subir un sort pareil, dès lors que les deux événements historiques seraient assimilés à une même réalité puisque portant le même nom. La contestation du qualificatif génocide semble prendre alors une certaine légitimité et soulève au moins une question très pertinente : quelles sont les conséquences du récit narratif historique ? Ne prend-on pas le risque d’enfermer les peuples dans des catégories fixes de « gentils » et « méchants » difficiles par la suite à effacer ?

 

Outre la reconnaissance passant par les mots, celle qui prend des formes matérielles, comme les mémoriaux, est également un moyen pour les Arméniens de revendiquer leur statut d’opprimés. À l’instar des nombreux musées sur la Shoah ou des mémoriaux à Hiroshima ou à New York, un monument commémorant arménie génocidele massacre du peuple arménien a failli voir le jour à Genève. À Berne, la réaction a été rapide pour tenter d’empêcher la démarche. Pour la capitale helvétique, il n’est en effet pas le rôle des politiques, en l’occurrence au niveau communal, de prendre parti concernant un phénomène qui fait encore débat sur la scène internationale. À l’origine de l’argument se trouve le statut de neutralité politique de la Suisse, que Berne se doit de défendre. Pourtant, loin des considérations diplomatiques, c’est bien l’enjeu de mémoire collective qui est soulevé par la construction d’un mémorial. Pour Michel Bruneau, « la fonction du monument, dans le sens premier du terme, édifié par une communauté ou un groupe social, est d’interpeller la mémoire, d’inviter les individus qui le voient à se remémorer ou à faire remémorer à d’autres générations, des personnes, des événements, des sacrifices, des rites ou des croyances ». Ce faisant, le travail de mémoire collective peut se réaliser autour d’une matérialité qui permet alors de donner corps à l’Histoire et d’en tirer de possibles enseignements. Or, si la construction du mémorial est proscrite, comment entamer ce processus ?

 

Si le site internet Wikipédia voire même le Pape François utilisent déjà le terme de génocide pour parler des événements tragiques de 1915, force est de constater que celui-ci reste sujet à de grands débats. Lourd de sens, son emploi pourrait avoir de nombreuses conséquences, notamment sur la manière dont les individus donnent sens à leur histoire. En effet, les mots, mais aussi les traces matérielles comme les monuments commémoratifs, sont autant d’éléments nécessaires à la construction d’une mémoire collective, garante elle de la formation de nos identités. Pour autant, il importe de garder à l’esprit que ce travail de mémoire est le fruit de négociations et d’appropriations, toujours rattachées à un contexte de production et susceptibles d’influencer nos manières de voir le monde.

 

 

Margaux, du Team Rédaction