Le Carême
Le temps de carême peut-être un temps plus ou moins sympathique, où l’on s’impose pendant quarante jours de ne plus perdre de temps devant la télé, ou de ne plus manger de chocolat, etc. Ce qui peut avoir pour effet premier une nette amélioration de notre santé mentale ou physique, et quelquefois pour effet second, via la privation, de nous rappeler que pour bien des femmes et des hommes de ce monde le temps de la Résurrection est encore loin, et passe par bien des manques.
Et au-delà de toute ironie, au-delà du « petit moyen » que chacun a trouvé pour vivre son carême, au-delà de l’aspect un peu folklorique peut-être qu’il peut avoir pour certains, c’est cependant bien de cela qu’il s’agit : en attente de voir la Révélation des Fils de Dieu (c’est-à-dire l’avènement du Royaume de Dieu, le « paradis sur terre »), toute la création malheureusement gémit encore dans les douleurs de l’enfantement (cf. Rm 8,19-22).
En attendant le Paradis
Car la Résurrection n’arrivera pas dans nos vies comme le happy end d’un bon film où l’on a bien pleuré et bien rigolé, bien assis dans notre fauteuil de ciné, une main tenant le mouchoir et l’autre le paquet de pop corns. L’Ecriture nous le rappelle en lettres de sang : avant Emmaüs, avant la Pentecôte, avant l’Ascension, avant ce jardinier de blanc vêtu, au rayonnement de bonté, il y a la Croix, il y a les os qui craquent sous le fouet, il y a les clous, la couronne d’épines et les cris de détresse.
Avant le « paradis », il y a tout le « maintenant » de l’histoire, il y a les tremblements de terre, il y a les tsunamis, il y a les guerres civiles qui défigurent les innocents, et les guerres moins civiles bien qu’on les croit plus civilisées, et qui portent comme chaque marée leur lot de détritus sur la plage du monde.
Et plus près de chacun il y a cette souffrance, que l’on dit ou que l’on n’ose pas dire, il y a ce mal-être, il y a ce cousin tué par une voiture, il y a cette voisine, victime d’une maladie qui laisse un corps sans vie et trois enfants sans espoir, il y a cet enfant chauve qui nous rappelle que tout est si fragile qu’il partira peut-être avant ce vieillard courbé qui souhaite depuis des années que « cela en finisse », et cela ne finit pas…
L’incompréhensible
Bien sûr on nous a dit que toute souffrance fait grandir. Bien sûr on nous rappelle qu’il y a des mystères, qu’on comprendra plus tard, qu’il faut tenir, que ça va s’arranger, que c’est l’occasion de montrer qu’on est fort, que peut-être et sans doute c’est « pour un plus grand bien »… Ce qui est effectivement audible lorsque l’on parle de nos petits bobos de tous les jours. Mais il y a des souffrances tellement énormes qu’elles en deviennent inacceptables. Et c’est bien celles-là que j’évoque quand je parle du « scandale » de la souffrance.
Car on ne peut s’empêcher de se dire : quel plus grand bien pour ses enfants peut valoir la mort de cette mère ? Quel plus grand bien pour un enfant vaut donc de sacrifier la présence de sa propre mère ? Quel plus grand bien la mort des centaines de milliers de victimes du tsunami apporte-t-elle donc au monde ? Quelle croissance personnelle vaut le prix d’une souffrance ? Quel paradis peut donc encore exister s’il se paie de la mort même d’un seul enfant ?…
Faites entrer l’accusé
J’entends alors le cri de tous ces souffrants qui ont renié leur foi parce qu’ils ne pouvaient imaginer décemment que le Dieu auquel ils croyaient puisse leur imposer ça… Car voilà. Dans toutes ces tourmentes, et dans toutes ces questions, et dans la révolte qui gronde, voilà que souvent apparaît Dieu : car s’il existe, s’il est bon, s’il est tout-puissant, comment ce mal peut-il exister ? Réflechissez bien à tous les termes de cette question, tous pris ensemble : Dieu bon, Dieu tout-puissant, le mal existe. Mais personne ne peut répondre à cette question ! Personne ne peut résoudre cette énigme sans supprimer l’un des trois termes. Réfléchissez-y vraiment. C’est intenable ! A moins d’invoquer le « mystère ». Mais le mystère ne soulage pas le souffrant, qui la reçoit à juste titre comme une échappatoire facile, et une baffe de plus (comment trouver un sens à une souffrance qu’a voulue le « mystère » ?). Et la question demeure. Et le scandale aussi. Dieu est accusé. Et que répondre ? Le faut-il ? L’Ecriture il est vrai nous y invite : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance auprès de ceux qui vous en demandent compte » (1 P 3,15). Comment ?
François Rouiller
Prochain article : au bout de la révolte : un Dieu nouveau.
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