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II. Scandale de la souffrance : où est Dieu ?

vendredi 19 septembre 2008

PASAJ vous propose un dossier sur le scandale de la souffrance et Dieu. Cette semaine : au bout de la révolte : un Dieu nouveau.

Une question énorme !…

J’ai omis de le dire dans le premier article, mais je vous dois cette honnêteté : il est évident que le problème posé par le mal dans le monde est tellement énorme que personne n’a jamais réussi à y répondre de façon complètement adéquate. Qui plus est, dans quelques articles web comme ceux-là, on ne peut que faire tellement court qu’on frise à chaque ligne la caricature.

Ceci étant dit, fort de votre indulgence, je vous promets de vous signaler plus tard quelques ouvrages qui développent cette thématique un peu plus longuement, et je reprends avec vous le raisonnement. Attention, ce sera très philosophique cette fois, accrochez-vous c’est parti :

Par quel bout s’en sortir ?

Dieu est bon. Dieu est tout-puissant. Le mal existe. Voilà l’énigme, apparemment insoluble pour l’esprit. Si l’on refuse la solution du « mystère » (compris comme « il faut accepter de ne pas comprendre », ce qui en fait n’est pas le sens vrai du mystère, qui est ce qu’on n’a jamais fini de comprendre et non une porte fermée à l’intelligence), si donc on refuse ce « mystère », il doit y avoir une voie, si ce n’est une réponse, au moins une lueur, un sens, une direction pour notre intelligence qui ne supporte pas (et si l’on est croyant, c’est bien Dieu qui nous a faits ainsi !) qu’on lui bande simplement les yeux. Cherchons.

Plusieurs possibilités, mais pas toutes convaincantes

On pourrait comprendre que le mal existe et que Dieu soit tout-puissant, mais s’il ne fait rien c’est donc qu’il n’est pas bon. Car comment Dieu bon peut-il vouloir le bien de quelqu’un par l’intermédiaire du mal ? On ne comprend pas bien d’ailleurs cette réflexion lorsqu’on pense que toute la morale chrétienne est basée notamment sur ce principe : on ne peut utiliser un moyen mauvais même pour obtenir un bien. Dieu serait-il donc exempté d’un principe que les hommes devraient suivre ? Première possibilité donc, Dieu n’est pas bon. Aucun problème à ce moment là : Dieu est tout puissant, mais il n’est pas bon. C’est ok, le mal peut exister en effet. Seulement voilà, cela n’est pas acceptable pour les chrétiens que nous sommes, et qui reçoivent la révélation d’un Dieu qui n’est qu’Amour. Pour nous, Dieu est bon.

On pourrait dire aussi que Dieu ne fait rien, mais qu’il pourrait. Cela préserverait sa toute-puissance, mais on n’évite pas le scandale : si Dieu pourrait intervenir mais ne le fait pas, comment l’Amour qu’il est peut-il assister, l’œil sec, à la souffrance de ses enfants ? Et Dieu reste au moins coupable : de non-assistance à personne en danger ! Ce qui est tout de même assez grave, et laisse à Dieu un visage de monstre.

On peut encore supprimer le troisième terme, et dire qu’au fond le mal n’existe pas : c’est une pensée qui habite bien des philosophies orientales, chez nous aussi : le stoïcisme. Le mal ne dépend que de nous, dans la mesure où il suffit au fond de supprimer tout désir personnel, de changer son regard sur la réalité, de penser que certaines choses ne sont que l’illusion de la réalité : nous évitons ainsi d’être déçus, d’avoir mal, de souffrir. Changer son regard sur les choses. Penser que tout est bien ainsi. …Ce qui est quand même difficilement audible pour qui se trouve en pleine révolte, touché dans sa chair par la souffrance. Et surtout, cela ne correspond pas à ce que le Christ nous a révélé : c’est que la souffrance et le mal, il ne les nie pas, au contraire, il a passé sa vie à guérir les malades, à accueillir les souffrants, et nos maux, il les prend tellement en compte qu’il les prend sur lui, jusque sur la croix, toutes les souffrances, toutes les douleurs du monde et de l’histoire !

Il ne reste donc qu’une voie, mais elle n’est pas simple : c’est de dire que Dieu n’est pas tout-puissant, du moins pas de la façon dont on l’imagine habituellement. Pas facile, et pourtant, c’est là que l’expérience même des souffrants nous conduit. Regardez.

Partir de la réalité : ce que dit l’expérience

La réaction première, instinctive, de quelqu’un qui est touché par la souffrance, est toujours la révolte. C’est un fait. Avant tout raisonnement, le premier cri est : « ce n’est pas juste ! ». Et plus la victime est innocente et fragile, plus le mal nous scandalise. C’est le cri de Job, dans la Bible, qui ne peut que se révolter (et si c’est dans la Bible, c’est qu’il n’est pas mécréant et stupide d’oser se révolter, en effet !), et se révolter d’autant plus que c’est un homme bon et juste, innocent.

Si le mal nous révolte, c’est donc qu’il n’est pas dans l’ordre des choses. Et c’est qu’il touche en nous une dignité, une plénitude, une innocence. Et plus cette dignité et cette innocence sont évidentes, comme dans le cas d’un petit enfant, plus le mal nous paraît inadmissible. C’est vrai, un enfant qui meurt est toujours un scandale.

Dieu dans le scandale, mais pas où on l’attendait

Allons plus loin. Au bout du compte, le mal n’a un visage si scandaleux que parce qu’il touche au fond de nous les racines de notre dignité. Or cette dignité ne tient pas de notre biologie, de notre matière, de nos viscères (de ce point de vue n’importe quelle plante aurait autant de dignité que nous). Elle ne peut plonger ses racines que dans une transcendance de notre être matériel. En bref, elle ne peut se fonder que dans une Présence spirituelle, une Dignité Absolue, une Innocence Absolue, cet Absolu qui, si l’on est croyant, ne peut être que Dieu lui-même. Autrement dit, plus le mal nous scandalise, plus nous comprenons qu’il touche l’Absolu en nous, c’est-à-dire : Dieu.

Alors le raisonnement s’inverse : Dieu n’est plus l’accusé. Dieu n’est pas le bourreau. Dieu est le premier touché par le mal. Dieu est la victime, avec nous, au plus profond de nous. Tout mal est aussi son mal. Toute souffrance est la sienne (cf. Mt 25,31s), et toute personne blessée est une fenêtre ouverte sur l’Innocent qui souffre en elle, avec elle.

Dans un camp de concentration nazi, lors de la deuxième guerre mondiale, les soldats avaient voulu faire un exemple en tuant devant tout le monde un enfant qui n’avait rien fait. Alors un juif avait demandé à son voisin : « où donc est-il, Dieu, maintenant ? ». Et l’autre avait répondu : « mais il est là, il est dans cet enfant que l’on vient de tuer »…

Dieu est là, dans les pauvres qui meurent de faim. Dans l’orphelin révolté. Dans le prisonnier qu’on torture. Dans la solitude de cette vielle dame abandonnée. Dans cet homme qui se noie. Dans ce malade qui se tord sur son lit de souffrances. Dieu est là, en toute victime.

Dieu n’est plus l’accusé. Dieu est la victime. Dieu souffre. Voilà un Dieu nouveau que l’on n’a pas l’habitude d’imaginer, parce qu’on l’a placé le plus souvent au sommet de notre hiérarchie à nous, qui est une hiérarchie de domination, de gloire, et de pouvoir. Mais l’expérience du mal nous dit que Dieu n’est pas ce Dieu là. Dieu est le Très-Bas de François d’Assise. Dieu est un autre Dieu. Changer ce regard sur Dieu, il est vrai, n’est pas simple. Je vous donne rendez-vous tout bientôt pour essayer de faire ensemble encore un bout de ce chemin.

François Rouiller

Prochain article : le Dieu humble qui veut l’Alliance

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