De l’expérience à la Parole
Nous avons découvert, à travers l’expérience dramatique de la souffrance de l’innocent, un Dieu au visage nouveau, un Dieu que nous ne sommes pas habitués à imaginer : humble, pauvre, victime, souffrant avec nous, en nous. Voilà ce que nous dit la réalité du mal, comme un cri de Dieu lui-même, un appel au secours de l’Amour, au fond de nos abîmes.
Ce Dieu Très-Bas que nous accueillons dans l’expérience de la souffrance, ce Dieu trop longtemps tenu à l’écart par notre besoin d’un papa tout-puissant qui expliquerait tout, jugerait tout, prévoirait tout, et punirait au besoin, ce Dieu Très-Bas est pourtant bien le même que celui qui se révèle à nous dans l’Evangile, et que nos cœurs sont lents à croire.
Qui donc est Dieu ?
Dieu, nous dit la Parole, Dieu est Amour. Telle est la Révélation suprême qui éclate dans l’Evangile. Dieu est AMOUR, cela veut dire que son être tout entier est, et n’est que : amour.
Dieu est amour, l’absolu de l’amour, celui qui s’agenouille devant ses amis, puisqu’il ne les appelle plus serviteurs (Jn 15,15), celui qui pleure au jardin d’Agonie, celui qui, les bras écartés sur la Croix, embrasse toute l’humanité et toute la création en nous révélant qu’il n’y a pas de prix à son amour, puisqu’il est infini, puisqu’il est donné, donné « par-dessus », « par-delà », et c’est le sens même de la rédemption, du par-don. Rien ne peut empêcher Dieu d’aimer parce que son être c’est son amour, que cet être n’est pas un gros bloc immuable, parce que son être c’est l’amour et que son action envers nous ne peut être qu’amour, et que donc l’action et l’être de Dieu sont une seule et même réalité qui est la réalité de l’amour. Dieu n’a pas l’amour, il l’est, dans la plénitude de son être divin, ou plutôt la plénitude de l’être divin, c’est l’infini de l’amour.
Amour pauvreté
Or pour être amour en lui-même (il ne dépend pas de nous, ni de sa création, pour être amour), Dieu ne peut être un grand solitaire monolithique : il s’aimerait lui-même tout seul, et serait l’absolu du narcissisme, pas de l’amour ! L’amour appelle l’autre. Pour que l’amour soit, il faut qu’il nourrisse la relation entre des personnes qui s’aiment. Et voilà bien ce qui se réalise en Dieu : Dieu EST amour, et il le peut bien parce qu’il est TROIS. Trois personnes qui s’aiment et respirent d’amour l’une pour l’autre.
Voilà ce que nous recevons, au feu de la Parole, au puits de l’Ecriture : Dieu est Amour. Dieu est Trinité.
Allons plus loin. Pour qu’il puisse y avoir en Dieu ce mouvement et cette relation, pour qu’il y ait l’amour, il faut que chaque Personne soit tournée vers l’autre, donnée à l’autre, le Père vers le Fils, le Fils vers le Père, et ainsi du Père et du Fils avec l’Esprit, de sorte que ce qui fait la Trinité c’est que chaque personne embrassant la totalité de l’être divin n’y participe que pour mieux le donner, dans la transparence absolue d’une relation d’offrande qui est en Dieu lui-même un éternel dépouillement. Si une seule des Personnes divines un instant se retenait pour elle-même, niait les deux autres, retenait l’être divin pour elle, la relation d’amour coupée ferait « imploser » Dieu !
Heureusement, ce qui fait que chacune des Personnes soit cette Personne, c’est justement qu’elle ne soit que relation aux deux autres. Chaque Personne ne peut être Dieu que parce qu’elle ne s’approprie plus rien de l’être divin qui est amour, mais ne le reçoit des autres que pour mieux le partager et l’offrir, dans un altruisme absolu ou Dieu ne peut avoir de prise sur soi qu’en jaillissant sans cesse en forme de don. En bref : parce qu’il est amour, Dieu est cette éternelle pauvreté, à l’intérieur même de ce qu’il est, pauvreté qui est richesse de partage, mais dépossession totale d’emprise sur l’autre, non domination absolue, innocence parfaite, accueil infini.
C’est ce qu’avait découvert François d’Assise, ce petit paladin de Dieu, ce petit frère des pauvres qui ne possédait pas un livre et qui n’avait fait aucune étude de théologie, ce petit homme qui est l’un des plus grands saints de l’histoire est le plus grand théologien de l’histoire, parce qu’il a le premier identifié Dieu à la Pauvreté. Parce que vous le savez, quand François parle de Dame Pauvreté, à laquelle il voue sa vie, c’est évidemment Dieu. Dieu rencontré dans le lépreux. Dieu rencontré dans le dépouillement et la dépossession absolue. Dieu pauvreté.
Amour fragilité
Nous sentons bien que notre cheminement à travers la révolte rencontre à ce point-là l’Ecriture, ou que l’Ecriture nous révèle précisément ce Dieu que tous nos sens nous faisaient pressentir, là où il n’était pas forcément immédiatement évident pour notre intelligence, marquée par notre culture et tout le bagage parfois lourd de notre psychisme.
Parce que Dieu est amour, il ne peut être que du côté des pauvres qui lui ressemblent. Parce qu’il est amour, il ne peut vouloir s’imposer, ni imposer quoi que ce soit, et combien moins encore je ne sais quelle souffrance ! La relation d’amour est une relation d’alliance. C’est dire à l’autre : avec toi, je veux me construire et nous construire, je veux faire histoire, je veux accueillir tes surprises, tes blessures, tes cris de joie et tes tristesses. Avec toi je peux tout. Sans toi je ne peux rien. Voilà pourquoi Dieu fait Alliance. Et voilà pourquoi cette alliance est encore à construire, voilà pourquoi la création nous est confiée pour que nous soyons les collaborateurs de la grâce de Dieu, comme dit saint Paul. Parce que Dieu ne peut rien nous imposer, il ne peut que proposer, se réjouir avec nous, pleurer avec nous, impuissant et tout puissant à la fois, mais uniquement dans l’ordre de l’amour.
Car la toute-puissance d’un Dieu d’Amour ne peut être qu’une toute-puissance de l’amour. Et la toute-puissance de l’amour n’a de meilleure image que la toute-puissance du sourire, capable de tous les miracles en une vie qui l’accueille, entièrement désarmé pourtant face à celle qui le refuse. La puissance de l’amour est une puissance que n’importe qui peut réduire à l’impuissance. Il suffit de se fermer, de se boucler en soi-même. Alors l’amour est en souffrance. Oui, l’amour peut souffrir. Et l’amour qu’est Dieu ne peut donc que souffrir en tout ce qui nous limite, en tout ce qui nous atteint.
Dieu est amour. Dieu est un Dieu pauvre qui veut faire alliance, un Dieu parfois souffrant. C’est la révélation de l’expérience. C’est la révélation de l’Ecriture. Toutes deux le chant d’une même Parole.
François Rouiller
Prochain article : Face au scandale : la réponse de Dieu.
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