Dieu est Père, Dieu est Mère, c’est-à-dire : vraiment !
Notre parcours jusqu’ici nous a permis d’innocenter Dieu. Dieu ne distribue pas la souffrance selon son bon plaisir, comme une sorte de grand test divin qui s’abattrait à l’aveugle sur nos têtes pour vérifier notre foi, et éprouver notre endurance. Il ne nous donne pas non plus des leçons de croissance à coups de fouets, comme s’il n’avait d’autre moyen de nous faire grandir ! L’expérience et la Révélation nous conduisent à la même prise de conscience : Dieu ne peut être ce Dieu-là. Car Dieu n’est qu’amour. Tout ce qui peut jaillir de lui ne peut être qu’éclaboussure d’amour. L’action de Dieu, toute action de Dieu, ne peut être qu’amour ! Avec la force et la faiblesse de l’amour. Avec la toute-puissance, et parfois aussi la malheureuse « toute-impuissance » de l’amour.
Et non seulement Dieu n’y est pour rien dans le mal et la souffrance, non seulement il ne peut pas le vouloir, mais il ne peut même pas le « permettre ». Car Dieu est Père, plus que tous les pères, et Mère plus que toute mère. Nos paternités et nos maternités humaines sont l’humble reflet de l’infini de son amour, nous qui sommes à son image. Mais quelle mère pourrait donc se réjouir de la souffrance de ses enfants ? Quelle mère pourrait dire « je me réjouis du grave accident de mon fils, ça lui apprendra des choses sur la vie… » ? C’est impensable ! Quelle mère pourrait souhaiter la torture du fruit de ses entrailles ? Et Dieu qui est plus mère que toutes les mères devrait l’accepter, le permettre ? Quelle mère pourrait souhaiter voir son enfant monter sur l’échafaud ? Mais n’importe quelle mère hurlerait de douleur ! N’importe quelle mère implorerait de pouvoir prendre la place de son enfant condamné, si elle le pouvait… « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ?… Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas. » (Is 49,15)
Et bien oui, Dieu est ce Dieu-là, infini de l’amour, et cette douleur qui le traverse de nous voir souffrants, de nous voir condamnés, cette douleur il ne peut que vouloir la prendre sur lui, et la porter avec nous. Et c’est exactement ce qu’il fait : sur la Croix.
La Croix, révélation du « Tout-Proche »
Dieu Amour ne reste pas à distance, les bras croisés, fier architecte du cosmos, regrettant juste qu’il ait fallu ne pas tout-à-fait bien achever le tout, pour laisser une petite place à la liberté humaine. Dieu n’observe pas non plus, lointain, le désastre du monde, comme Néron accoudé sur son canapé regardait en chantant l’incendie de Rome, prétexte à quelques amusements de plus, quand on aurait pu accuser les chrétiens, et les jeter aux lions. Non Dieu ne rit pas, s’amusant à une sorte de game-boy géant avec de vrais bonhommes confrontés aux dangers, et qui, eux, n’ont qu’une vie. Dieu, nous dit la foi, est engagé avec nous dans l’histoire. Il est là, Il est présent, dans nos routes d’Emmaüs, faites parfois de tristes souvenirs, de cloques aux pieds, de souffrances secrètes, mais aussi de la joie, des rires du repas, de ce quelque chose qui est Quelqu’un, tout brûlant au-dedans de nous. Dieu, nous dit la foi, est engagé avec nous. Partout où il y a chemin d’homme et de femme. Sans conditions. Sans retenue. Jusque sur la Croix.
Voilà la réponse. La seule réponse possible au scandale du mal, dans la logique de la foi, c’est-à-dire dans la logique de l’amour. La seule réponse, qui ne résout pas tout mais qui replace Dieu là où nous avions oublié qu’il était vraiment : la Croix.
Ce que nous dit la Croix
La Croix nous rappelle d’abord en lettres de sang l’équation de l’amour : pour Dieu, chaque vie égale Dieu. Pour Dieu, chaque vie a le prix de la Sienne, puisqu’il s’offre pour elle en contrepoids d’amour.
La Croix nous confirme ensuite ce que nous avons découvert à travers notre cheminement de ce carême : Dieu n’est pas étranger à la souffrance. Dieu n’est pas lointain. Dieu n’est pas immunisé à notre douleur. Il n’en est pas même absent. Dieu au contraire s’engage avec nous : il porte nos souffrances, il en souffre avec nous, il les prend à bras le corps. Il en meurt ! Dieu n’est pas du côté du bourreau, mais de la victime. Dieu ne peut avoir aucune compromission avec le mal. Dieu ne peut rien vouloir de ce qui est souffrance, puisqu’il se jette jusque dans la gueule du mal absolu pour nous en délivrer, ce mal absolu qui est le sommet de l’injustice, et qui est la crucifixion de l’Innocence Absolue et de l’Amour Absolu, et qui nous montre avec Lui la crucifixion de tous ceux dont la dignité s’enracinent en Lui, c’est-à-dire chaque être souffrant. La Croix dépose dans chacune de nos croix humaines ces paroles de Dieu comme une réalité vivante : « Cette souffrance, je ne te l’ai pas souhaitée, j’aurais même voulu pouvoir te l’éviter, elle me révolte et j’en souffre avec toi, de tout mon cœur, de tout mon corps. »
La Croix nous dit enfin un Dieu qui a voulu se faire homme jusqu’au bout de notre condition. Un Dieu-Homme, un Homme-Dieu : une seule Personne qui réalise en elle-même la réconciliation tant attendue où la divinité et l’humanité s’épousent, devenant transparentes l’une à l’autre, à tel point que tous les miracles sont possibles et que l’ordre du monde peut basculer vers le Royaume. Réalisation d’une harmonie où les réalités terrestres et divines ne sont plus en conflit, où tout est pacifié, où la souffrance fait place à la circulation de l’amour, où notre humanité trouve l’accomplissement au cœur de la Trinité et entraîne avec elle toute la création dont elle était dépositaire devant Dieu. C’est ce que réalise le Christ en lui-même, c’est ce qu’il réalise sur la Croix. Rédemption, pardon, par-don, don donné et redonné, donné encore, par-dessus. Christ, dit notre credo, est « descendu » aux enfers. La Croix plantée au creux de notre terre s’est enfoncée si profondément qu’elle amène Dieu à travers cette mort jusqu’aux soubassements de toute la création et de toute notre humanité, pour la reprendre à neuf, pour l’embrasser et la remonter à surface de Liberté afin que nous soyons à nouveau dans cette condition originelle qui nous permette avec toute la création de redire notre oui filial, ce Oui nuptial qui, comme le dit Maurice Zundel, referme l’anneau d’or des fiançailles éternelles.
Réponse qui résonne jusqu’à la fin des temps
Dieu a répondu. Et ne cesse de répondre. Car la Croix n’a pas fini d’accompagner l’histoire, et malheureusement, comme disait Blaise Pascal, « Jésus-Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde »… et il ajoutait : « il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ».
Dieu dans la croix nous répond. Mais cette réponse n’est pas simple, scandale pour les juifs, folie pour les païens (1 Co 1,23). Et nous ne sommes pas meilleurs que ces juifs dont parlait Paul, pas plus que des païens. Et voilà pourquoi nous devons nous laisser interroger, nous remettre en question, bousculer cette logique humaine qui nous enferme et qui nous empêche d’accueillir la logique de l’amour, la logique de Dieu, cette logique qui nous le montre, embrassant l’horizon, les bras écartés, le cœur ouvert, sur une Croix.
François Rouiller
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