Cène os

Olivier Bauer a cherché à identifier les aliments figurant sur les représentations de la Cène et à comprendre leurs valeurs symboliques (projet de longue haleine !), car c’est un véritable festival d’aliments qui se retrouvent dans les différentes manières de la représenter ! Etonnant et surprenant, par Olivier Bauer, théologien protestant suisse.

 

 

 

Écrevisse

L’historienne de l’art française Dominique Rigaux a mis en lumière des « Cènes aux écrevisses », des Cènes qu’elle a notamment observées dans les vallées alpines italiennes.

 

Cène ecrevisse

Tomasson da Modena ou son école (14e-15e siècle). Feltre (Vénétie, Italie); basilique SS. Vittore et Corona (fresque)


Pourquoi des écrevisses? Dominique Rigaux leur accorde une valeur symbolique:

« Appelée cancro dans les exempla, l’écrevisse est une image habituelle de l’hypocrisie parce que, comme chacun sait, elle ne marche pas droit. Infiniment moins familière que le crabe ou le scorpion dont elle bien proche plastiquement, elle doit être, à leur instar, assimilée au domaine du mal et du péché. C’est dans ce sens me semble-t-il, qu’il faut interpréter sa présence quasi obsédante sur la table du Seigneur et cette signification négative la met en étroite relation avec le personnage de Judas. La fresque de Feltre, déjà évoquée, le montre clairement. Les écrevisses de couleur rouge sombre, avec des pattes largement ouvertes qui les font étroitement ressembler à des scorpions, sont réparties en groupes agressifs sauf devant le Christ et saint Jean. Et on peut remarquer le peintre, au mépris de tout souci de perspective, a malicieusement dressé un gros crustacé sous la main de Judas tendue vers le plat. »

La Cène aux écrevisses: table et spiritualité dans les Alpes italiennes au Quattrocento (D.Rigaux)

 


Un autre historien de l’art, John Varriano, privilégie pour sa part leur valeur gastronomique.

« The viewer [of the Zanino di Pietro’s fresco from 1466 in the church of San Giorgio in San Polo di Piave] looks down on a table strewn with platters of fish, some already cut into sections, and a number of whole and dismembered crayfish. Because crayfish are one of the best specialties of the region (Waverly Root calls San Polo di Piave “the capital of crayfish”), local residents could not have been surprised to see them depicted in the village church. »

Varriano, J. L. (2009). Tastes and temptations : food and art in Renaissance Italy

 

 

 

Fromage

Est-ce bien un fromage que l’artiste a placé sous la main du deuxième convive à la droite de Jésus? Si c’est bien le cas, il s’agit alors d’un aliment anecdotique qu’il faudrait éviter de surinterpréter.

 

D484_262 16/08/2010 : Bremen, Dom-Museum: Letzten Abendmahl (Kalkstein, Anf. 15. Jh.)

Anonyme (vers 1400). Brême (Allemagne); Dom Sankt-Petri (sculpture sur pierre)

 

 

Hostie

Plusieurs Cènes présentent des hosties sur la table du dernier repas. C’est bien évidemment une manière de montrer l’équivalence entre Dernier Repas et Eucharistie.

 

Cène hostie

Anonyme (1043-1046). San Lorenzo de El Escorial, (Espagne); Colecciones del Real Monasterio, Biblioteca Real: Codex Vitrinas 17, 153 (miniature dans l’évangéliaire d’Henri III)


J’ai essayé de comparer les représentations du pain et de l’hostie sur les Cènes. Entre les 11e et 15e siècle, le graphique montre deux courbes « en miroir ». Pain et hostie sont en concurrence. Quand la représentation de l’un croît, celle de l’autre diminue et inversement.

Il est à noter que le « pic » des représentations de l’hostie, situé au 13e siècle, correspond au moment où le second concile de Latran (1215) promulgue le dogme de la transsubstantiation, c’est-à-dire sa conviction que, par la consécration du prêtre, l’hostie devient « vraiment, réellement et substantiellement » le corps du Christ.

 

 

 

Orange

On trouve des oranges (mais aussi des poires) sur cette fresque italienne du 15e siècle.

 

Cène orange

Joannes Andreas (1424-1449). Bocioletto, église San Lorenzo (détail d’une fresque; 202×181 cm)

 

À propos de la présence de fruits sur des peintures religieuses, l’historien de l’art étasunien Kenneth Bendiner donne quelques indications:

« In paintings of traditional biblical subjects, such as Michelangelo da Caravaggio’s Supper at Emmaus, the apples and other fruit in the basket on the tavern table almost automatically take on a symbolic religious power. In this scene of the resurrected Christ revealing himself to his astonished disciples, the grapes suggest the wine of Holy Communio, and the apple here might identify Jesus as the New Adam, who counteracts the Fall of man from Paradise. Even Caravaggio’s selection of autumnal fruit (and slightly rotten appearance of that fruit) have been interpreted as reference to Christ’s dearth – the season of dying equated with his mortality. [But]. Not every apple in art deals with Adam or Eve or Christ or death. The context of the depicted apple must be assayed – within the image, within the artist’s oeuvre and within the society in which the work was produced. »

Bendiner, K. (2004). Food in Painting from the Renaissance to the Present


Bendiner rappelle que « pendant des siècles, les oranges – et particulièrement les fleurs d’oranger – ont été les symboles des festivités de mariage » (p.184). Reste à savoir de quel mariage la Cène pourrait être le nom? Une piste pourrait être « les noces de l’agneau », c’est-à-dire l’image du Royaume de Dieu comme un grand repas de mariage (Évangile attribué à Matthieu, chapitre 22, versets 1 à 14 et Apocalypse, chapitre 19, verset 7)

 

 

Os

Il ne reste plus que les os de la viande dans le plat central de cette Cène française.

 

Cène os

L’artiste pourrait avoir voulu évoquer le repas juif du Seder, le repas de la Pâque juive, le repas qui, selon les Évangiles, donne l’occasion du dernier repas de Jésus. Un repas qui, depuis la destruction du temple de Jérusalem ne comporte plus d’agneau, mais seulement un os au menu.

 

« L’œuf et l’os doivent nous rappeler l’agneau pascal et les sacrifices des jours de fête offerts au temple de Jérusalem la veille de Pèçah. » Güns, J. (Dir.). (1930). La Haggadah de Pessach à l’usage du rite séfardi.


 

 

Pain

Ce n’est assurément pas le pain qui manque sur les images de la Cène. Et s’il n’y figure pas, c’est qu’il a été remplacé par des hosties! Un beau pain, levé, figurent sur ce bas-relief allemand.

 

Cène pain

Prudemment, je renonce à mentionner toute la symbolique du pain dans le christianisme, parce qu’il me serait impossible d’être exhaustif et parce qu’elle me semble évidente. Mais je rappelle qu’il vient directement des Évangiles, puisque le pain, avec le « fruit de la vigne » est l’un des deux aliments mentionnés dans les récits du dernier repas de Jésus:

« Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit: «Prenez, ceci est mon corps.» Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous. Et il leur dit: «Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu.» »

Évangile attribué à Marc, chapitre 14, versets 22-25


Je signale encore que, sur cette sculpture,  plusieurs convives mangent et boivent, ce qui remet en question l’idée largement répandue que la première œuvre d’art représentant des personnages en train de manger « pour de vrai » serait le Mangeur de fèves (ou de haricots) de Annibale Carracci (1584-1585).

 

 



Poireau

On trouve des poireaux (ou des oignons verts) sur cette fresque italienne. Ils pourraient évoquer les herbes amères que les Juifs mangent pour la Pâque.

 

Cène poireaux

 

Ces poireaux (comme la verdure) pourraient évoquer les herbes amères que les Juifs mangent pour la Pâque.

« Le SEIGNEUR dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Egypte: «Ce mois sera pour vous le premier des mois, c’est lui que vous mettrez au commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël: Le dix de ce mois, que l’on prenne une bête par famille, une bête par maison. Si la maison est trop peu nombreuse pour une bête, on la prendra avec le voisin le plus proche de la maison, selon le nombre des personnes. Vous choisirez la bête d’après ce que chacun peut manger. Vous aurez une bête sans défaut, mâle, âgée d’un an. Vous la prendrez parmi les agneaux ou les chevreaux. Vous la garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois. Toute l’assemblée de la communauté d’Israël l’égorgera au crépuscule. On prendra du sang ; on en mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on la mangera. On mangera la chair cette nuit-là. On la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. N’en mangez rien cru ou cuit à l’eau, mais seulement rôti au feu, avec la tête, les pattes et les abats. 10Vous n’en aurez rien laissé le matin ; ce qui resterait le matin, brûlez-le. Mangez-la ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous la mangerez à la hâte. C’est la Pâque du SEIGNEUR. Je traverserai le pays d’Égypte cette nuit-là. Je frapperai tout premier-né au pays d’Egypte, de l’homme au bétail. Et je ferai justice de tous les dieux d’Égypte. C’est moi le SEIGNEUR. Le sang vous servira de signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang. Je passerai par-dessus vous, et le fléau destructeur ne vous atteindra pas quand je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là vous servira de mémorial. Vous ferez ce pèlerinage pour fêter le SEIGNEUR. D’âge en âge – loi immuable – vous le fêterez. Pendant sept jours, vous mangerez des pains sans levain. »

Exode chapitre 12, versets 1 à 15

 

 

Poisson

Sur la toute première Cène jamais représentée, on trouve deux beaux, deux gros poissons.

 

The Last Supper. Jesus and his disciples. Mosaic (6th)

Anonyme (500-520). Ravenne (Émilie-Romagne, Italie); basilique S. Appolinare Nuovo (mosaïque)

 

« The first known depiction of the Last Supper is the early sixth-century mosaic in S. Appolinare Nuovo in Ravenna. In this image Jesus reclines on the left side of the D-shaped Roman sigma (bench with arm-rest), with the Disciples arranged semi-circularly around it. There is no cup at all, but a plate with two very large fish, symbols of Christ. »

Young, C. (1999). Depictions of the Last Supper

 

J’ai essayé de comparer les représentations respectives du poisson et de la viande. Encore une fois, le résultat donne deux courbes globalement « en miroir ». Au cours du temps, le poisson tend à disparaître des représentations de la Cène, tandis que la présence de la viande se fait de plus en plus fréquente.

 

 

La dernière partie, avec des représentations qui mettent en scène du vin et des scorpions dans quelques jours !

 

 

Source : Olivier Bauer