Cène cerise

Olivier Bauer a cherché à identifier les aliments figurant sur les représentations de la Cène et à comprendre leurs valeurs symboliques (projet de longue haleine !), car c’est un véritable festival d’aliments qui se retrouvent dans les différentes manières de la représenter ! Etonnant et surprenant, par Olivier Bauer, théologien protestant suisse.

 

J’ai profité d’une année d’études de recherche passée à Tours (France) en 2012-2013 (au sein de deux institutions de l’Université François-Rabelais: l’Institut Européen d’Histoire et des Cultures de l’Alimentation et le Centre d’Études Supérieures de la Renaissance), pour répertorier, dans des livres, sur Internet et surtout sur le terrain (en Allemagne, Autriche, Espagne, France, Italie, Portugal, Royaume-Uni, Suisse), 607 représentations médiévales de la Cène (bronze; céramique; dessin; enluminure; fresque; gravure; ivoire sculpté; orfèvrerie; mosaïque; sculpture sur bois; sculpture sur pierre; tableau; tapisserie; vitrail). 

Voici, dans l’ordre alphabétique, la liste des aliments que j’ai identifiés sur ces 607 Cènes. Elle est moins longue que je ne l’aurais espéré, mais plus longue que celle des aliments cités dans les récits évangélique du dernier repas de Jésus. Pour chaque aliment, j’ai choisi une illustration et j’ai ajouté des commentaires, quelques citations intéressantes (dont des références bibliques) et quelques résultats intermédiaires de ma recherche.

 

 


Bretzel

Premier aliment, première surprise, on trouve des bretzels sur cette miniature tirée d’un lectionnaire.

 

Cène bretzel

Anonyme (1225-1274). Lectionnaire enluminé: g. 44, fol. 80r. New York, The Morgan Library and Museum


Le blogue de The Morgan Libray & Museum (New York) offre des commentaires sur cette image. La première Cène où figure un bretzel est une fresque de l’église de Tonadico dans le Trentin-Haut-Adige. Elle est datée du 10e ou du 11e siècle. Les Cène aux bretzels se trouvent toute dans les régions germaniques.

Mais pourquoi des bretzels ? Parce qu’il est le pain quotidien dans les régions où ces Cènes sont produites (signe de transculturation du christianisme: de la culture du proche-Prient à la culture de l’Europe germanique) mais aussi parce qu’il y reçoit une valeur symbolique du bretzel, qu’indique la folkloriste allemande Irène Krauß :

« Fest steht, dass sich dieser Übergang von ringförmigen Brot zum geschlungenen Brezelgebäck sehr langsam vollzog und die verschiedenen Formen längere Zeit nebeneinander bestanden. Vermutlich war es die schwierigere Formung eines geschlossenen Ringes, die dazu führte, dass aus Weissmehl kleine Stränge gerollt wurden, deren Enden man – nicht immer ganz akkurat – aufeinander gedrückt hat. Diese Arbeitsvereinfachung kam auch der Massenproduktion in den Klöstern entgegen und ergab beinahe automatisch verschiedene Varianten, die schliesslich eine Brezelform ergaben. Als Zeitpunkt der Umformung, dass heisst des Öffnung des Rings, wird übereinstimmend das 9. Jahrhundert angenommen, da solche zu einer «6» geschlungene Gebäcke im 10. Jahrhundert bereits ausgeprägt waren. Als Fastengebäcke gehörten sie in den Klöstern seinerzeit keineswegs mehr zu den ganz seltenen Genüssen. Aus der Speiseordnung des Klosters Saint Trond beispielsweise geht hervor, dass den Mönchen am morgen hoher Freitage wie Ostern oder Weihnachten auch Brezeln als Festtags Gebäck gereicht werden sollten. Während der Fastenzeit teilten die Klosterbrüder Fastenbrezeln an Arme und Kinder aus. Entsprechend dem kirchlichen Gebot wurden diese frühen Brezeln aus einem neinfachen Wassertier mit Salzzusatz geformt nu vor dem Backen in Salzwasser «gesotten». »

Krauß, I. (2003). Gelungen geschlungen. Das große Buch der Brezel. Wissenswertes, Alltägliches, Kurioses. Ulm: Silberburg-Verlag. p. 18

 


Sur mon blogue, lire mon roman policier à haute valeur théologique (dans l’ordre):

Sur la piste du bretzel – Tours
Sur la piste du bretzel – Paris
Sur la piste du bretzel – Entre Colmar et Strasbourg
Sur la piste du bretzel -Ulm
Sur la piste du bretzel – Münich
Sur la piste du bretzel – Quelque part en Autriche
Sur la piste du bretzel – Termeno-sulla-Strada-del-Vino
Sur la piste du bretzel – Mustaïr
Sur la piste du bretzel – Zürich

 

 


Concombre

 

Cène concombre

Au Musée des Beaux arts de Montréal est accrochée une Cène du peintre vénitien Carlo Crivelli (peinte en 1488).

Carlo Crivelli (1488). Musée des Beaux Arts de Montréal (huile et détrempe sur panneau; 26,7×75,3 cm)
Une Cène classique, avec du pain entier et tranché et du vin (tiens, il est plutôt clair pour du vin!), avec un bouillon de poisson au centre, devant Jésus. Mais pourtant, un regard plus attentif révèle une bizzarerie. Ce sont bien des concombres ou des cornichons que les apôtres tiennent dans leur main et croquent. Des concombres, mais pourquoi des concombres ?

 

Corinne Mandel, dans un article très documenté donne la réponse. Elle indique que les concombres sont en quelque sorte la marque de fabrique de Carlo Crivelli. Présents sur sa Cène et sur sa Vierge à l’enfant, ils offrent une double signification. Renvoyant à Ésaïe 1,8 (“La fille de Sion va rester comme une cabane dans une vigne, comme un abri dans un champ de concombres, comme une ville sur ses gardes”), ils sont le signe de la Vierge Marie et plus largement signe de la foi; mais en même temps, ils rappellent les regrets des Hébreux dans le désert qui préféraient les nourritures certaine du temps de l’esclavage aux promesses du temps de la liberté:

“Il y avait parmi eux un ramassis de gens qui furent saisis de convoitise, et les fils d’Israël eux-mêmes recommencèrent à pleurer: “Qui nous donnera de la viande à manger? Nous nous rappelons le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, les concombres, les pastèques, les poireaux, les oignons, l’ail! Tandis que maintenant notre vie s’étiole; plus rien de tout cela! Nous ne voyons plus que la manne.” » (Nombres 11, 4-6)


Crivelli veut indiquer toute l’ambiguïté des apôtres. Tous, et pas seulement Judas, sont entre le doute et la foi.

 

 


Cerise

L’un des Cenacoli peint par Domenico Ghirlandaio sur les murs de réfectoires à Florence présente des tables riches, riches de cerises notamment.

 

Cène cerise

Domenico Ghirlandaio (vers 1486). Florence (Toscane, Italie); Museo di San Marco dell’Angelico (détail d’une fresque; 400×800 cm)


Je n’ai pas trouvé que le christianisme charge les cerises d’une valeur symbolique. Peut-être que sa valeur ici est simplement esthétique, comme le pressent l’historienne de l’art française Mireille Favier:

« Interviennent aussi les qualités plastiques des objets alimentaires que l’artiste organise et combine en toutes sortes d’associations de formes, de couleurs et de textures, cherchant l’effet ou la connivence entre l’opaque et le translucide, le mat et le brillant, le velouté et le visqueux: rotondité d’une pêche contre l’élan vertical d’une aiguière, laque vermillon d’une cerise sur l’or grenu d’un citron, duvet tiède d’un gibier voisinant avec l’éclat froid d’un poisson… Tout cela constitue un alphabet, dont la maîtrise permet d’infinies variations. »

Favier, M. (1996). Dialogue gourmand. Dans Crédit communal de Belgique (dir.), L’art gourmand (p. 13-21). Ghent; Bruxelles: Snoeck-Ducaju & Zoon ; Crédit communal. p. 14


À propos de cette Cène, consulter sur mon blogue l’article La Cène de la semaine (7)

 

 


Eau

Dans le verre transparent devant ce convive, à côté d’un train de côtelettes, entre quatre miches de pain, j’ai tout lieu de penser qu’il y a de l’eau.

 

Cène eau

Anonyme (12e siècle). Orvieto (Ombrie, Italie); église San Giovenale (détail d’une fresque)


L’eau est un aliment à forte valeur symbolique dans la Bible. Elle est investie de nombreuses significations. Dans le Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Bernadette Escaffre en distingue trois grandes significations: elle est « Origine du bonheur ou de la bénédiction », « image de ce qui passe et ne revient pas » et « symbole d’innocence ».

Que de l’eau figure sur la table de la Cène prend un sens particulier quand on sait que, dans le cadre de l’Eucharistie catholique-romaine, il est d’usage de mélanger l’eau et le vin, comme un rappel de la mort de Jésus:

« Cependant, comme c’était le jour de la Préparation, les autorités juives, de crainte que les corps ne restent en croix durant le sabbat – ce sabbat était un jour particulièrement solennel –, demandèrent à Pilate de leur faire briser les jambes et de les faire enlever. Les soldats vinrent donc, ils brisèrent les jambes du premier, puis du second de ceux qui avaient été crucifiés avec lui. Arrivés à Jésus, ils constatèrent qu’il était déjà mort et ils ne lui brisèrent pas les jambes. Mais un des soldats, d’un coup de lance, le frappa au côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu a rendu témoignage, et son témoignage est conforme à la vérité, et d’ailleurs celui-là sait qu’il dit ce qui est vrai afin que vous aussi vous croyiez. En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Écriture : Pas un de ses os ne sera brisé; il y a aussi un autre passage de l’Écriture qui dit: Ils verront celui qu’ils ont transpercé. »

Évangile attribué à Jean, chapitre 19, versets 31-37

La suite, avec des représentations qui mettent en scène notamment des écrevisses et du poireau dans quelques jours !

 

 

Source : Olivier Bauer