Cène scorpion

Olivier Bauer a cherché à identifier les aliments figurant sur les représentations de la Cène et à comprendre leurs valeurs symboliques (projet de longue haleine !), car c’est un véritable festival d’aliments qui se retrouvent dans les différentes manières de la représenter ! Etonnant et surprenant, par Olivier Bauer, théologien protestant suisse.

 

 

 

Raisin

J’aurais pensé qu’il y aurait forcément du raisin sur les tables de la Cène, puisque « le fruit de la vigne » est l’un des deux aliments mentionnés explicitement dans les Évangiles. Mais ce n’est pas le cas. Et je n’ai trouvé qu’une seul image du raisin. Et encore, je suis loin d’être persuadé qu’il s’agit bien de raisin dans le saladier placé au centre de la table.

 

Cène raisin

Anonyme (1101-1115). Stuttgart (Allemagne); Württembergische Landesbibliothek: Cod. bibl. fol. 60, 43v

 

 



Scorpion

Je sais bien que le scorpion n’est pas un aliment (au moins pas un aliment comestible). Mais je ne peux pas m’empêcher de mentionner sa présence sur une Cène de Vérone. Le scorpion est souvent lié au mal et au péché.

 

Cène scorpion

Anonyme (1300-1324). Vérone (Vénétie, Italie); basilique San Zeno (détail d’une fresque)

 

 



Sel

Deux salières sur la table de cette Cène espagnole.

 

Cène sel

Jaume Baço Escrivà dit Jacomart (vers 1450). Segorbe (Com. valencienne, Espagne); Museo Catedralicio de Segorbe (retable de la salle capitulaire)

 


Le sel fait référence à un mot de Jésus à ses disciples:

« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes. »

Évangile attribué à Matthieu, chapitre 5, verset 13


J’ajoute deux remarques à ce bon mot:

  • Si les chrétien-ne-s sont le sel de la terre, il est évident que trop de cherétien-ne-s rendent la Terre immangeable.
  • On peut être Jésus et se tromper: le sel ne peut pas perdre son goût, puisqu’il n’est que du sel.

 

 

 

Viande

Voici la première viande jamais représentée sur une Cène: la partie arrière d’un animal qu’il est impossible d’identifier (un agneau? un cochon? un veau?). Elle date de la fin du 11e siècle. Rapidement, la viande va supplanter le poisson sur les images de la Cène.

 

Cène viande

École de Monte Casino (1072-1087). Sant’Angelo in Formis (Capoue, Campanie, Italie); basilique (fresque)

 

Ma recherche me permet de souligner un fait intéressant. La viande n’est pas représentée de manière uniforme dans tous les pays d’Europe occidentale (ou plutôt dans les pays où j’ai identifié suffisamment de Cènes pour que des analyses soient possibles et que les résultats soient significatifs). On remarquera que la distinction classique entre une Europe carnivore au Nord et une Europe piscivore au Sud ne fonctionne pas ou pas absolument. Ainsi, si ce sont trois pays du Nord qui remportent le palme des Cènes les plus carnivores (Autriche, République tchèque et Suisse), ce sont aussi trois pays du Nord qui se révèlent les moins carnivores (Belgique, Pays-bas et Royaume-Uni).

 

 

 

Verdure

On trouve des herbes sur quelques rares images de la Cène.

 

Cène verdure

Anonyme (vers 1500). Frauenfeld (Thurgovie, Suisse); Museum des Kantons Thurgau

 

Elles sont peut-être là simplement « pour faire joli », peut-être pour indiquer une manière d’apprêter la viande et le poisson. Mais elles pourraient aussi évoquer les herbes amères que les Juifs mangent pour la Pâque. Des herbes amères qui sont aussi devenues un aliment rituel du christianisme.

« Au XVIIe siècle, on utilisait l’ortie dans les potages («à cueillir, dit un auteur, quand le soleil sera au signe du Bélier»), dans «la soupe aux neuf herbes du Jeudi vert» (qui est le jeudi saint), ou pour préparer les escargots et les anguilles au vert (cette survivance paléontologique de la cuisine d’autrefois, ce cœlacanthe gastronomique, existe encore en Belgique). »

Moulin, L. (1988). Les liturgies de la table : une histoire culturelle du manger et du boire

 

 

Vin

Ma liste se termine par le vin, ce qui me semble être une bonne chose. On trouve sur les Cènes du vin blanc et du vin rouge. Parfois avec modération, parfois à profusion, comme sur cette mosaïque toscane.

 

Cène vin

Gaddo Gaddi (vers 1285-1295). Florence (Toscane, Italie); baptistère San Giovanni (mosaïque)


Comme pour le pain, évoquer la valeur symbolique du vin dans le christianisme dépasserait largement le cadre ce blogue.

 

 

Je peux seulement indiquer:

  • Qu’il est cité 441 fois dans l’un et l’autre Testaments, le vin est d’abord et avant tout le don de Dieu: «Le vin réjouit le cœur des humains en faisant briller les visages plus que l’huile.» (Bible juive, Psaume 104). Ainsi c’est une vigne que Noé plante dès que la terre a séché; et c’est plus de 700 litres d’eau que Jésus transforme en un excellent vin, lors d’un mariage à Cana – «Ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux!» aurait affirmé un pasteur bien trop austère. Qu’il se rassure, si la Bible aime le vin, elle sait aussi – parfois – encourager la modération: «Ne regarde pas le vin qui rougeoie, qui donne toute sa couleur dans la coupe et qui glisse facilement. En fin de compte il mord comme un serpent, il pique comme une vipère.» (Bible juive, livre des Proverbes, chapitre 23).
  • Que c’est avec du vin que depuis 2000 ans, les Chrétiens célèbrent la communion, l’eucharistie, la sainte cène ou le dernier repas – peu importe le nom qu’on lui donne: «La coupe pour laquelle nous rendons grâce est la communion au sang de notre Seigneur Jésus-Christ». Les Orthodoxes privilégient le vin rouge, les Catholiques un vin blanc liquoreux – le vin de messe – et les Protestants utilisent du vin ordinaire, rouge ou blanc.
  • Que l’importance du vin pour les Églises a d’ailleurs certainement contribué à l’implantation de la vigne dans les pays chrétiens et dans leurs «colonies» – par exemple en Algérie, au Chili et en Australie – ou dans les régions où les Chrétiens persécutés ont trouvé refuge – ainsi l’Afrique du Sud pour les huguenots.

 


Source : Olivier Bauer