Conversión_de_San_Pablo,_de_Palma_el_Joven_(Museo_del_Prado)

Dans sa lettre aux Galates, Paul évoque brièvement son passé de persécuteur de l’Église et sa conversion.

 

Vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l’Église de Dieu et je cherchais à la détruire (…) Mais, lorsque celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas. (Ga 1,13-17)


Ce sobre rappel de Paul, dans un souci de légitimer son apostolat en terre païenne, contraste largement avec les trois longs récits de sa conversion rapportés par Luc dans les Actes des Apôtres (Ac 9,1-19 ; 22,4-21 ; 26,9-18).

 

Pourquoi trois récits du même événement, lesquels comportent d’ailleurs des différences narratives ?

 

Relevons d’abord les divergences entre ces récits, dont la plus notable concerne le rôle du personnage Ananias. Dans le premier récit, il est dit que celui-ci, à la suite d’une vision jumelée à celle de Paul, va à sa rencontre et lui impose les mains afin qu’il retrouve la vue et soit rempli d’Esprit Saint. Dans le deuxième récit, on ne parle plus de vision ni pour l’un ni pour l’autre, mais on mentionne simplement qu’Ananias va rencontrer Paul et prononce ces paroles : « Saoul, mon frère, retrouve la vue. » Dans le troisième récit, Ananias est complètement absent. D’autres divergences mineures sont encore à noter : dans le premier récit, tombant par terre, Paul seul voit une lumière vive, alors que ses compagnons entendent la voix avec lui ; dans le deuxième récit, tombant par terre, Paul seul entend la voix, alors que ses compagnons voient aussi la lumière ; dans le troisième récit, Paul ainsi que ses compagnons tombent par terre et tous sont enveloppés de lumière, mais Paul seul entend la voix.

 

Notons que ces différences sont des détails secondaires, qui s’ajustent sans doute au contexte narratif du moment, mais qui n’affectent en rien l’objectif majeur commun aux trois récits, soit de justifier la mission de Paul. Le message central demeure effectivement intact : Paul est bel et bien choisi par le Ressuscité pour témoigner de son nom auprès des païens (Ac 9,15 ; 22,21 ; 26,17). Cette attribution insistante du choix de Paul par le Ressuscité est d’autant plus importante qu’elle contribuait à contrer un mouvement conservateur issu de Jérusalem, en l’occurrence celui de judéo-chrétiens, dits judaïsants. Ces derniers contestaient le travail de Paul, l’accusant d’accueillir les païens dans l’Église sans leur imposer l’observance des prescriptions de la Loi juive, dont plus particulièrement celle de la circoncision

 

 

 

Trois récits, une même mission

Ainsi, en bon raconteur, à travers des détails pittoresques, Luc aura certes voulu insister sur l’importance de la mission de Paul en terre païenne en faisant valoir que cette mission était voulue par Dieu; mais il aura aussi tenu à mettre en lumière une préoccupation majeure qui traverse l’entièreté de son œuvre, soit l’unité de l’histoire du salut. À cet effet, il a d’abord montré i) que l’événement Jésus prend racine dans, et accomplit l’histoire d’Israël, à travers la voix des personnages des deux premiers chapitres de son Évangile ; ii) que l’événement Jésus se prolonge depuis la capitale juive, Jérusalem, jusqu’à la capitale païenne, Rome, à travers l’ensemble du livre des Actes des Apôtres.

 

Ainsi, le premier récit (ch. 9), celui du narrateur, qui s’adresse aux premiers chrétiens rassemblés à Jérusalem, marque cette ouverture vers le monde païen à travers la conversion de Paul. Le deuxième récit (ch. 22), de la bouche même de Paul, à l’intention des autorités juives lors de son arrestation dans le Temple, lesquelles rejettent son témoignage et veulent le faire exécuter, confirme cette ouverture en terre païenne. Durant ce discours, Paul ayant évoqué sa citoyenneté romaine, le tribun romain ordonnera alors son transfert à Césarée, là où il racontera encore sa conversion (ch. 26) devant Agrippa, roi des Juifs, et Festus, gouverneur romain; ce, avant d’être envoyé à Rome.

 

Au fil des trois récits, se dessinent donc, à la fois, la rupture de la mission chrétienne en monde juif et son ouverture en terre païenne. Le choix du personnage de Paul pour marquer ce passage est loin d’être banal. Ce Juif de la plus pure tradition se fait effectivement intermédiaire entre le salut initié par Dieu dans le Premier Testament et sa proclamation en terre païenne. Bref, à travers le personnage de Paul, l’universalisme du salut est proclamé. D’où l’insistance de Luc à confirmer haut et fort ce choix de Dieu au cours des trois récits de conversion de Paul.

 

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Est-il nécessaire de spécifier encore que c’est d’abord et avant tout à l’intention théologique des récits qu’il faut s’attacher bien plus qu’à la divergence de leurs détails ou même à l’historicité intégrale des faits. En termes d’historicité, il faut d’ailleurs accorder préséance à la version de Paul (Galates) plutôt qu’à celle de Luc (Actes).

 

Odette Mainville (auteure et professeure honoraire de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal)

 

 

Source : Interbible

 

Logo : « La conversion de Paul », Palma le Jeune (Jacopo Negretti), c. 1590-1595. Huile sur toile, 207 x 337 cm. Musée du Prado, Madrid (Wikipedia