La traviata (Salzburger Festspiele 2005)

Le premier article sur La Traviata présentait son histoire, façon « d’jeunes », et montrait à quel point l’opéra peut être méga actuel. Le second décortiquait l’articulation entre texte et musique pour en saisir l’incroyable cohérence. Le voyage continue ici, avec le décryptage de trois autres airs.

 

 

« Je t’aime ! » « … Moi non plus »

A la fin de l’article précédent (retrouvez-le ici), Alfredo déclarait sa flamme à Violetta. Le morceau se finissait en un magnifique duo, où Violetta se laissait peu à peu apprivoiser par ce jeune homme qui, malgré elle, le fascine. A ce passage suit un bref récitatif où Violetta lui donne une fleur qu’il doit rapporter le lendemain (pour l’écouter, cliquez ici) et une intervention du choeur (ici) qui remercie Violetta et qui quitte la fête aux premières lueurs du jour.

Laissant Violetta seule, aux prises avec elle-même. Ressassant cette rencontre à laquelle elle n’était pas préparée.

 

Dans un grand passage où l’on suit les réflexions de Violetta, Verdi nous montre une femme tour à tour :

 

1. fascinée par l’empreinte que laisse Alfredo dans son cœur ( « Comme c’est étrange ! […] Nul homme ne t’avait encore enflammée […] Ô joie que je n’ai pas connue : être aimée en aimant ! Pourrais-je donc lui préférer les stériles folies de ma vie ? ») ;

 

2. rêvant au grand amour (à 2min35 A cet amour qui est le pouls de l’univers entier ») ;

 

 

 

3. se dire qu’elle ne peut quitter le monde sordide de la vie mondaine auquel elle se sent irrémédiablement attachée (ci-dessous : « Folies ! Ce n’est qu’un vain délire ! Pauvre femme, solitaire, que puis-je donc espérer ? Que faire ? Jouir ! ») ;

 

 4. et essayer de se convaincre qu’elle ne peut vivre que libre de tout amour pour ne jouer qu’avec les plaisirs, jusqu’à l’excès (à 1min : « Je veux que ma vie s’écoule par les chemins du plaisir »). Tout en se laissant toucher par les accents d’Alfredo, gravés à jamais dans son cœur.

 

 

 

Ce grand passage est très exigent pour la chanteuse. De l’avis de tous les experts, il faut une maîtrise exceptionnelle pour incarner cette partition. La soprano doit tout donner, de la note la plus basse à la plus haute. Jouer entre l’assurance, le doute, le rêve, la crainte, la dérision et la joie.

Les lignes mélodiques, par moment hachées par de très brefs silences, démontrent les hésitations de Violetta entre sa vémontrent les hésitations de Violetta entre sa volonté olonté de rester absolument libre et son désir de répondre à l’amour d’Alfredo.

Elle lutte, elle se ment à elle-même, elle se débat. Et plus elle le fait (notamment quand on entend la voix d’Alfredo, dès 1min50) plus les longues vocalises et les suraigus sont impressionnants.TRAVIATA_2005-11

 

 

Remarquez au passage dans l’extrait la réaction de Violetta à l’écho de la voix d’Alfredo, qui rend magnifiquement l’alternance du rêve, du doute et de la peur de quitter ce monde bourgeois qu’elle connaît et son combat effréné envers ses sentiments, déroutants, les plus profonds.

 

 

 

« Che fai… Scrivo » : les larmes du sacrifice

A ce moment de l’histoire, Violetta a reçu la visite de Giorgio, le père d’Alfredo. Même si cela lui déchire le cœur, elle accède à sa demande : elle quittera Alfredo, elle sacrifiera son amour pour lui, afin que l’honneur de sa famille soit sauf. Giorgio parti, Violetta cherche les mots pour lui écrire une lettre d’adieu.

 

A la tristesse et au désespoir de Violetta répond une lente plainte. Celle de la clarinette. Evoquant une blessure. Profonde. Injuste. De laquelle coule des larmes. Amères. (à 50 sec.)

 

 

 

 

 

Après le retour d’Alfredo qui, troublé par un mot laissé par son père annonçant sa venue (reflété par l’agitation et le rythme un peu bousculé de l’orchestre), suivent quelques mesures où Violetta, pleurant, lui fait ses adieux. Sans oser le lui avouer. La mélodie se teinte alors de tension (dès 1min10). Puis, un peu plus tard, presque de cris désespérés, qui expriment le déchirement auquel Violetta consent par amour.

 

 

Et Alfredo, lui, ne comprend pas la portée de ces mots de sa bien-aimée : « Je serai là, au milieu de ces fleurs, près de toi pour toujours, près de toi pour toujours, toujours. Aime-moi, Alfredo, aime-moi autant que je t’aime ! Adieu ! »

Les lignes mélodiques des deux protagonistes montrent bien leurs deux états d’esprit complètement différents. Un fossé se creuse entre eux. Préfigurant le drame à venir.

 

 

 

« Mille serpents me dévorent le cœur »

Une fête, quelque part à Paris. Alfredo, qui croit que Violetta l’a quitté pour rejoindre son ancien amant (le baron), s’y rend, fou de colère. Il sait que Violetta doit s’y rendre et il compte bien soit la récupérer, soit venger l’offense qui lui a été faite. La scène commence avec 2 chœurs enjoués d’hommes et de femmes venus distraire les invités(pour les curieux : le chœur des Bohémiennes et le chœur des Toréadors).

 

 

Dans l’extrait ci-dessous, quand Violetta est vue au bras du baron (dès les premières secondes), la tension monte clairement (et encore plus fort dès 35 sec.) : le thème s’agite, les doubles croches (les notes rapides) sont acérées, le rythme est pressé par les sons graves.

 

Les interventions d’Alfredo et des autres protagonistes sont rugueuses, tranchantes, pleines de ressentiment. Par 3x, elles sont ponctuées d’une longue phrase de Violetta, à deux doigts du malaise : une phrase et longue, épuisée, suppliante. Plus la scène avance, plus l’orchestre se fait présent. Installant le pressentiment d’une chute vertigineuse. D’une catastrophe sans fond.

 

 

 

 

Et cela ne manque pas. Alfredo, « mille serpents [lui dévorant] le cœur », essaie de convaincre Violetta de lui revenir. Tentative désespérée : les phrases sont courtes, hachées, essoufflées, agitées. Mais, forcée de tenir sa promesse envers Giorgio, Violetta lui dit aimer le baron. C’en est trop. Lui qui a aimé sans compter et qui se voit rejeté, manipulé… L’offense lui est insupportable.

 

 

 

 

Au début de l’extrait ci-dessous, s’annonce le pire. Des grands sauts de notes, révélateurs de la colère qui monte. Et l’inévitable se produit. Il l’humilie, publiquement, en lui payant ses « services » de prostituée.

 

 

 

La musique, implacable, marque la catastrophe. Au moment le plus dramatique (à 50 sec.), le silence de l’orchestre est flagrant : Alfredo est seul avec sa colère. Cet a capella marque d’autant plus sa voix est pleine de rancœur. Puis, au moment de l’humiliation, les instruments s’emballent, les cuivres et les percussions frappent, doublés d’un chœur outragé.

 

 

Et l’instant d’après, les amers remords (à 51 sec.). Le geste était violent. Impardonnable. Il a marqué à jamais celle qu’il aimait plus que tout.

 

 

 

 

 Lors du dernier acte, on trouve Violetta seule, sans le sou, qui attend le retour d’Alfredo à qui Giorgio a révélé le sacrifice de sa bien-aimé. A cette scène, suit encore celle des retrouvailles, émouvantes, passent du rêve à la réalité.La Traviata

 

Le retour d’Alfredo agite Violetta, qui va de plus en plus mal malgré sa joie. « Une joie inattendue n’entre jamais dans mon cœur triste sans le troubler ». Elle meurt, après un dernier sursaut de vie.

 

 

 

 

L’irrésistible cohérence

Il y aurait encore tant à dire et à décrypter, notamment dans le dernier acte ! Mais je préfère ne pas tout dire, ne pas tout dé-couvrir. Et vous laisser vous imprégner de cette œuvre qui, dorénavant, ne vous est plus inconnue. Et qu’on apprivoise, comme on apprend à TRAVIATA petites_2005-8connaître quelqu’un.

 

Verdi avait un génie musical. Peut-être avez-vous pu en percevoir quelques touches. Pas de « m’as-tu vu ». Pas d’effets de manches, ni de grandiloquence. Juste des sentiments : et la musique pour toucher directement le cœur. Pour parler aux hommes d’eux-mêmes.

 

Dans cette œuvre, chaque parole, chaque air est le miroir de l’état psychique, de l’intériorité. Ils disent les plus grands vertiges, les passions et les défaillances de Violetta, d’Alfredo et de Giorgio.

 

Irrésistible cohérence, transpirante de vérité et de sincérité.

 

 

Si cette première approche vous a donné envie d’oser l’aventure, n’hésitez plus : installez-vous confortablement, et cliquez ici pour voir La Traviata en entier.

 

 

A bientôt, pour de nouveaux décryptages !