Hoffmann-2011

« Pourquoi les mots que la musique accompagne se gravent-ils plus profondément dans la mémoire que les mots nus, les mots seuls ? Les notes ont-elles des crochets qui se cramponnent aux régions de la tête où s’entreposent les souvenirs ? » (Erik Orsenn) Cette phrase me rappelle tant de belles mesures de musique, ancrées dans ma mémoire par leurs mots, leurs enchaînements, leur scansion, leur rythme propre qui forme en lui-même une musique dans la musique. Par exemple, cet extrait qui me trotte dans la tête depuis quelques temps, issu des Contes d’Hoffmann (J.Offenbach).

 

 

 

Les grandes lignes de l’histoire

A Munich, dans la taverne à vins de Luther – là où débute et finit l’opéra – le poète Hoffmann, flanqué de son confident Nicklausse, entame le récit de ses trois amours malheureux. Il a aimé, beaucoup aimé ! D’abord, il y a eu Olympia, puis la cantatrice Antonia, et enfin la courtisane Giulietta. Mais à chacun de ces coups de foudre, Hoffmann est brisé par le conseiller Lindorf qui prend différentes apparences pour casser ses rêves de bonheur et obtenir son âme. Rien que ça !

 

L’extrait que vous allez découvrir se place au début de l’opéra. Après avoir digressé un peu sur la déprime qu’il traverse (le poète se lamente et cherche dans l’alcool le remède à sa tenace mélancolie), Hoffmann et son compère – Nicklausse – entrent dans leur bistrot préféré pour boire des verres avec les habitués du coin. Les étudiants, d’humeur joyeuse, réclament à Hoffmann une histoire. Alors, ni une ni deux, le poète s’embarque dans la fable du jeune Klein Zack. Mais, il ne faut pas bien longtemps pour que s’impose à lui un souvenir bien plus nostalgique et douloureux : celui de son amour pour une femme qu’il a dû fuir. Et son visage continue à le hanter.

Enfin, il retrouve ses esprits et finit d’amuser la galerie. Avant de retourner dans la réalité et ses difficultés.

 

(désolée pour les sous-titres allemands, ci-dessous le texte en français)

 

 

 

 

Au son des « ck »

L’extrait est un morceau qui détonne sacrément par son côté humoristique, par rapport aux ambiances habituelles d’un opéra. Ici, bien sûr, la musique des instruments et des voix ont un grand rôle à jouer. Quant aux paroles, leurs sonorités prennent ici une place étonnante ! Ecoutez comment les rimes en « ck » insufflent un rythme au chant et donne un ton d’ironie sombre à l’histoire racontée.

 

Ecoutez également la flûte, très légère, qui a des notes très courtes, qui montent et s’envolent ! Elles viennent souligner la légèreté de l’histoire, un peu comme un oiseau : « Ce n’est qu’une plaisanterie voyons ! Une histoire rigolote et pas très sérieuse ! » Cet effet est soutenu avec le triangle, présent, mais très discrètement.

Le texte et leurs consonnes marquent le côté improbable et un peu … moqueur.

Enfin, les phrases du ténor se déroulent sur une mélodie enjouée, un peu comme une comptine, et le chœur présent en arrière fond murmure… Un peu comme ces murmures de bistrot où les personnes écoutent et commentent discrètement, fascinés par l’histoire !

 

 

NATHANAEL
Chante donc le premier, sans qu’on te le demande; Nous ferons chorus.


HOFFMANN
Soit!


NATHANAEL, HERMANN
La chanson du Rat !

Non ! moi, j’en suis fatigué. Ce qu’il nous faut, c’est la légende  De Klein Zack !


TOUS
C’est la légende de Klein Zack !


HOFFMANN
Va pour était une fois a la cour d’Eisenach
Un petit avorton qui se nommait Klein Zack !
II était coiffe d’un colbac,
Et ses jambes faisaient clic, clac! Clic, clac ! 
Voila Klein Zack !

II avait une bosse en guise d’estomac;
Ses pieds ramifiés semblaient sortir d’un sac,
Son nez était noir de tabac,
Et sa tête faisait fric, frac ! Fric, frac !
Voila Klein Zack.

Quant aux traits de sa figure. . . (il semble être absorbé peu a peu dans un rêve)


LE CHOEUR
Quant aux traits de sa figure?…


HOFFMANN
Quant aux traits de sa figure… Ah! sa figure était charmante!

Je la vois, belle comme le jour ou, courant après elle,
Je quittais comme un fou la maison paternelle
Et m’enfuis à travers les vallons et les bois !

Ses cheveux en torsades sombres
Sur son col élégant jetaient leurs chaudes ombres.
Ses yeux, enveloppés d’azur,
Promenaient autour d’elle un regard frais et pur.

Et, comme notre char emportait sans secousse
Nos coeurs et nos amours, sa voix vibrante et douce
Aux cieux qui l’écoutaient, jetait ce chant vainqueur
Dont l’éternel écho résonne dans mon coeur !


NATHANAEL

Bizarre cervelle! Qui diable peins-tu la! Klein Zack?


HOFFMANN
Je parle d’elle.


NATHANAEL
Qui ?


HOFFMANN(sortant de son reve).

Non! personne… rien! mon esprit se troublait… Rien ! Et Klein Zack vaut mieux, tout difforme qu’il est !

Quand il avait trop bu de genièvre ou de rack
II fallait voir flotter les deux pans de son frac,
Comme des herbes dans un lac ! Flic-flac !
Voila Klein Zack.

 

 

Pour mémoire, voici les précédents articles de présentation/décryptage d’oeuvres classiques :

La Passion selon St-Jean (Bach) : la violence des foules (« Kreuzige »)
L’Elisir d’amore (Donizetti) : et… si on buvait un coup ? (« Caro elisir »)
La Passion selon St-Jean (Bach) : présentation de l’oeuvre et autres extraits analysés
La Traviata (Verdi) : histoire et décryptage d’extraits (article 1 : présentation ; article 2 : prélude et acte 1 ; article 3 : acte 2 et 3)

Iolanta (Tchaïkowski) : découverte de l’histoire et d’une berceuse