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Comment parvient la musique, à travers son propre langage, à dire des choses ineffables de l’âme humaine ? La musique classique, parfois mal aimée (mal comprise ?) est un miroir très étonnant de l’homme ! Quels stratagèmes utilise-t-elle pour exprimer tous ces états, ces émotions, ces tempêtes qui nous secouent de l’intérieur ? Décryptage des artifices de la musique pour parler de l’homme à l’homme !

Aujourd’hui : un extrait de la Passion de Selon Jean, de Jean-Sébastien Bach (« Kreuzige »).

 

 

Remettons tout d’abord cet extrait dans son contexte. Il s’agit du récit de la passion de Jean mis en musique vers 1720-1730 par Bach. Ce que nous allons écouter se passe après l’arrestation de Jésus et pendant sa comparution devant Pilate et devant le peuple rassemblé. Alors que Pilate l’interroge, la foule, elle, se prononce pour la mort de Jésus en criant : « crucifie-le ! Crucifie-le ! »

 

 

« Kreuzige, kreuzige, kreuzige ihm ! »

Commençons par écouter l’extrait en question (allez directement à 1h 03min et 30sec – n’hésitez pas à monter le son de votre ordinateur !).  Il débute avec l’intervention d’un soliste incarnant l’évangéliste qui narre l’épisode : « Sehet welsch ein Mensch ! Da ihn die Hohenpriester und die Diener sahen schrieen sie und sprachen :  » (« Voici l’homme ! Lorsque les grands-prêtres et les serviteurs le virent, ils crièrent : « ).

 

Voici ensuite le choeur qui entre en scène, il incarne ici l’assemblée des juifs réunie devant Pilate. Accrochez-vous, car les voix vont, elles s’affolent, s’emmêlent, se brouillent, s’affrontent, se confrontent, en contraste total avec la voix soliste d’avant.

 

 

Alors ! Ecoutez alors le chaos de ces voix qui entrent, les unes après les autres, déclamant leur colère, et qui, nourries par ces échos toujours plus forts, toujours plus aigus, se muent en une haine implacable qui réclame la mort de cet homme, Jésus le Nazaréen, qui leur est présenté : crucifie-le ! crucifie-le !

 

Ce choeur bousculé, rythmé, dont les consonnes « Kreuzige » ressortent, jaillissent, piquantes, aiguisées, comme des épines qui s’enfoncent et qui blessent. Les voix se suivent, s’alternent, les unes derrière les autres, elles se superposent, s’entassent, chacune prenant pendant un moment le dessus sur les autres. Comme lorsqu’une foule commence à se mobiliser, se nourrissant de ce qui se vit juste à côté, s’exprimant d’abord de manière isolée, puis de plus en plus nombreuse et de plus en plus forte. Jusqu’à former une seule entité, compacte, qui crie et vibre d’une même voix. Celle de la haine.

 

Même si on ne comprend pas le texte, ces fameuses consonnes – kr (eu) tz (i) gue – claquent. Répétées encore et encore, résonnant en alternance chez les différents registres et qui ne s’arrêtent pas ! Il en ressort une impression d’agressivité, de violence.  On ne sait plus qui dit quoi, comme dans une foule : tout le monde crie, certaines voix passent par-dessus les autres, elles se bousculent, s’amplifient, montent en puissance. Les instruments accompagnent ces mouvements, presque discrets, tellement les voix hurlent, se déchaînent et prennent tout la place. On n’entend rien d’autre que ce déchaînement de haine.

Ces « kreuzige » sont très importants dans cette Passion de Bach. Incessants, ils dessinent la mort inéluctable de Jésus. En moins d’une minute, ils sont chantés plus d’une centaine de fois dans les 4 voix ! Ré-écoutez le passage (depuis 1h03m30sec) en montant le son et soyez attentifs à ces consonnes : les kreuzige sont tout le temps présent, mise à part deux brefs instants où les voix, en vocalise, montent et amplifient encore la haine de la foule.

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Enfin, notons au passage que cet extrait contient 24 mesures à 4 temps : 4, comme les 4 branches de la croix.

 

 

Ce très bref morceau (au vu des plus de 2h de l’oeuvre) marque un vrai tournant dans la Passion. A partir de là, plus aucun retour en arrière n’est possible. D’ailleurs, histoire de bien le marquer, ce même motif des « Kreuzige » est repris un peu plus tard lorsque la foule clôt le débat avec Pilate (« Voici votre roi« ) quand elle lui dit : « Assez ! Crucifie-le ! » (« Weg, weg, kreuzige ihn ! » – à 1h 10min 40sec.)

 

La musique est pleine de surprise et regorge de vrais trésors ! Bientôt, retrouvez dans cette même rubrique le décryptage d’un magnifique morceau, empreint de nostalgie, d’amour et de beauté. Curieux d’en savoir plus ? Chouette, à très vite alors !

 

Emilie

 

 

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