Bach partition

« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent » disait Pablo Casals. Oui, la musique a un langage propre qui peut avoir des effets étonnants et puissants. En tout cas sur moi ! Prenez par exemple ce morceau, de J-S Bach : « Herr, unser Herr » de la Passion selon St-Jean.

La toute première fois que j’ai entendu cette oeuvre, c’était lors d’une montée vers Pâques, il y a biiiiiip (euh oui, là, pardonnez ma pudeur, le chiffre me faire peur !) années, à l’occasion d’un concert auquel nous avions été conviés à Romainmôtier en échange de menus services. Wouaw, quelles impressions de force, de beauté, de puissance et d’inexorabilité j’ai senties !

Laissez-moi essayer de vous en donner un aperçu… Commencez par ouvrir cette vidéo. Montez le son, fermez les yeux quelques minutes et laissez-vous porter par les hautbois, les violons et les instruments plus discrets, en arrière plan.

 

 

Dans l’ouverture de cette pièce, pour moi, trois sentiments prédominent (et plus particulièrement dès 5min.45, si vous souhaitez écouter l’oeuvre) :

Tout d’abord, un certain sentiment d’angoisse et de tournoiement. Que l’on pressent presque infini. Dès les premières mesures, les instruments impriment un rythme marqué par des notes basses. Les violons jouent des notes courtes qui font comme des va-et-vient autour de quelques notes-clés. Toujours ce même motif, à des hauteurs différentes. Quant aux vents, leurs longues tenues créent une impression de tension, de peur : elles frottent avec les autres instruments, en y mettant même des accents pour mettre en évidence ce sentiment peu confortable d’inquiétude, d’angoisse. Tout cela est, bien évidemment, encore accentué par  un crescendo progressif jusqu’à l’entrée des voix.

Ah, ces voix ! Qui s’entremêlent avec les instruments, qui reprennent les mêmes types de motifs aux tournoiements incessants dans les vocalises. Mais qui disent aussi autre chose : un sentiment de majesté. Je vous en parlerai tout à l’heure.

 

Cette ouverture me transmet aussi un sentiment de « l’inéluctable ». Elle m’envoie une image forte : celle de la marche vers un drame. Oui, l’inéluctable drame… Ecoutez la basse continue, cet arrière-fond sonore fait de notes basses qui se répètent inlassablement pendant les 10 min de cette ouverture et qui jamais ne s’arrêtent. Le rythme est continu, régulier, cruellement régulier et absolument omniprésent. Encore et encore, la basse continue avance, pas après pas, lourde et insistante. Comme les pas d’une marche. Lourde, elle aussi. Elle m’évoque la marche, le chemin qui mène Jésus sur la montée vers le Golgotha et vers la croix. Alors, le coeur de l’auditeur, qui sait ce qu’annonce ce chemin et ces notes sombres, inexorables, se serre.

 

Enfin, il y a pour moi un grand sentiment de majesté. Quand surviennent les voix. Qui s’entremêlent avec les instruments et qui reprennent les mêmes types de motifs aux tournoiements incessants. 

Toute cette introduction est structurée autour de motifs et d’interventions tantôt puissantes et tantôt empreinte de douceur, reprises par les différentes voix : « Herr ! Herr ! » (« Seigneur, notre maître ! »). Oui, Jésus est le Seigneur, et cet acte de foi est proclamé par des voix qui, tantôt toutes ensembles et tantôt dans de longues vocalises, ne font que monter vers les cieux. Cette profession de foi, toujours plus forte, est affirmée encore et encore, jusqu’au final où éclate toute la grandeur que l’Amour de Dieu peut inspirer au croyant.

 

 

Depuis ma première rencontre avec cette oeuvre, j’ai un attachement tout particulier à la Passion selon St-Jean. La musique de Bach, si imagée, plante devant mes yeux le décor de la Passion…. La beauté de l’Amour de Dieu pour les hommes. Et la cruauté de la mort et de la souffrance infligée au Fils de l’Homme.

Ce qui me touche le plus dans cette ouverture, c’est ce sentiment de majesté transmis par les voix et le côté « inexorable » des instruments. Marche inexorable vers la Croix. Mais chemin inexorable de l’Amour de Dieu pour les siens, quel qu’en soit le prix.

 

« Il n’est pas possible qu’une sculpture, une musique qui donne une émotion qu’on sent plus élevée, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas à une certaine réalité spirituelle, ou la vie n’aurait aucun sens « 

(Marcel Proust)

 

Et si, par hasard, vous avez un peu de temps, laissez-vous emmener par Bach tout au long de cette Passion en l’écoutant en entier, dans une version absolument géniale de John Eliot Gardiner :