Beach-Shells-Mussels-Sunset

« Quand donc vas-tu commencer à compter des buts? », demandait un entraineur au jeune hockeyeur prometteur qu’il avait recruté en début de saison. Une manière de lui dire : « Mon garçon, mets-toi à l’ouvrage, ça presse! Tu risques de te retrouver sur le banc et un autre va prendre ta place. » La question que Jean Baptiste envoie poser à Jésus ne serait-elle pas du même ordre (question de Jean et réponse de Jésus : Matthieu 11, 2-11)
? Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?

Il faut dire que la « manière Jésus » ne correspond pas vraiment à ce qu’annonçait le Baptiste. Celui-ci parlait en des termes forts d’une intervention musclée de la part d’un envoyé puissant et intransigeant. Bien loin des paroles de miséricorde et de tendresse qui jalonnent les enseignements du prédicateur de Nazareth… Jean a de quoi être perplexe, dubitatif. Peut-être espère-t-il, avec sa question, forcer Jésus à passer à l’action selon le scénario esquissé par la tradition depuis des générations : un sauveur se lèvera du milieu de la nation et punira les pécheurs! Mais il voit plutôt son cousin annoncer la venue d’un règne d’amour et de paix et manifester l’infinie miséricorde du Père.

 

 

D’une surprise à l’autre

Ce récit évangélique s’inscrit très bien dans l’esprit du temps liturgique de l’Avent. En effet, durant cette période, le peuple chrétien est invité à se rappeler qu’il vit dans l’attente de la venue du Seigneur. Qui sait quand et comment il se présentera? Car comme le montre toute la tradition biblique depuis les temps anciens, le Seigneur ne se donne pas toujours à rencontrer selon ce que les humains peuvent prévoir ou souhaiter. Au contraire, on dirait qu’il se plait à déjouer leurs attentes, susciter des surprises. La scène qui décrit la perplexité de Jean Baptiste en est un des meilleurs exemples. Dieu seul sait de quelle façon il frappera à notre porte. Peut-être alors nous dirons-nous : Est-ce celui qui devait venir, ou devons-nous en attendre un autre ?

 

 

Retour aux Écritures

Mais revenons au récit de Matthieu. Aux émissaires de Jean Baptiste, Jésus répond en trois temps, dont les deux premiers se trouvent dans la lecture évangélique de ce dimanche. Il commence par renvoyer le Baptiste aux prophéties des Écritures (vv. 4-6). Puis il situe sa mission par rapport à celle de son illustre prédécesseur (7-15). En citant les prophètes, il se réfère essentiellement au livre d’Isaïe. La mention des aveugles, des sourds et des boiteux correspond à Isaïe 35, 5-6. L’idée de la résurrection apparaît en 26, 19. Quand à l’annonce de la Bonne Nouvelle, on peut faire le lien avec 11, 1. La référence aux lépreux proviendrait plutôt de 2 Rois 5, 1-14, le récit de la guérison du général syrien Naaman. Celui qui procède à ce miracle est nul autre que le prophète Élisée, successeur de l’illustre Élie, celui-là même auquel Jean Baptiste est identifié.

Ces diverses allusions aux Écritures que Jésus regroupe forment, pour ainsi dire, une liste de ses accomplissements jusqu’ici, ses « œuvres » dont il est fait mention au verset 2, et qui ont éveillé la curiosité du Baptiste. Celui-ci, en effet, avait sans doute entendu parler des guérisons et autres prodiges accomplis par le Christ. Il voyait donc en lui quelqu’un hors de l’ordinaire, sans conteste. Mais un doute subsistait : était-il vraiment celui qui devait venir? La réponse de Jésus indique que oui : l’ère messianique est bel et bien commencé. Ses interventions et prises de parole en sont des signes éloquents : les entendre et les voir sont les premiers pas dans la reconnaissance du Royaume en émergence.

L’attitude de Jean est du même ordre que celle de l’ensemble de la population juive qui sera témoin des faits et gestes de Jésus. Bien peu parmi elle arrivent à s’ouvrir à la nouveauté radicale qui caractérise la prédication du Christ. La conclusion de sa réponse constitue d’ailleurs une sorte d’avertissement : Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! La formule est un peu énigmatique, mais on peut la comprendre ainsi : il serait dommage de laisser ses doutes et hésitations encombrer sa marche vers le Royaume.

 

 

« Bien plus qu’un prophète »

Après avoir renvoyé les disciples de Jean, Jésus se tourne vers les gens qui l’entourent et les interpelle par rapport à ce qu’eux-mêmes ont vu et entendu du Baptiste. Il leur donne raison de s’être intéressé à lui, car il est effectivement le plus grand des prophètes que la tradition juive ait connus. Et même bien plus qu’un prophète, précise Jésus, car il est le nouvel Élie, le précurseur du Messie. Tous ceux et celles qui sont allés le voir et l’entendre dans le désert en étaient-ils conscients?

En précisant ainsi sa perception du Baptiste et de son rôle, Jésus se trouve à se situer lui-même dans l’histoire du salut. Il est bel et bien celui de qui on préparait le chemin depuis les temps anciens et qui allait réaliser les promesses portées par les Écritures. Jean a joué une fonction essentielle dans ce processus d’accomplissement, en préparant le terrain pour ainsi dire. Il n’est donc pas étonnant que ce passage ait été retenu comme lecture pour le temps de l’Avent. En tant que baptisés, ne sommes-nous pas appelés à nous faire un peu «Jean Baptiste» et à préparer la venue de celui en qui nous mettons toute notre confiance et notre espérance?

 

 

Le plus grand… et le plus petit!

Les paroles de Jésus qui arrivent en conclusion de son propos concernant Jean semblent à première vue chercher à rabaisser ce dernier : Le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. Aurait-on affaire à un concours de popularité entre deux prédicateurs, deux personnages charismatiques? Il n’en est rien. En affirmant cela, Jésus veut plus probablement mettre l’accent sur l’importance et la nouveauté radicale du Royaume. Jean a tracé la voie à celui qui allait inaugurer ce Royaume, mais il n’en a pas franchi le seuil. Il est demeuré un «produit» de la tradition juive, bien enraciné dans le prophétisme israélite. Le plus petit dans le Royaume devient donc plus grand que lui, non pas à cause de sa valeur propre mais en raison de la grandeur de ce Royaume.

 

 

D’un prophète à l’autre

Dans la première lecture, on entend des paroles qui auraient bien pu provenir de la bouche de Jean Baptiste : Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. Le ton et la nature du propos sont typiques du prophétisme israélite classique, dont le Baptiste est un digne héritier. Au moment de la venue de Jésus, l’espérance messianique couvait déjà depuis quelques siècles. Des prophètes portaient une intuition de fond : Dieu interviendra de façon décisive par l’intermédiaire d’un envoyé. Dans la foi chrétienne, nous croyons que cette espérance a commencé à se réaliser en Jésus Christ, et nous sommes encore en attente de son plein accomplissement. C’est ce que l’Avent nous donne de nous rappeler chaque année.

 

 

Sereine patience

Pour « meubler » cette attente, saint Jacques nous recommande la patience dans la deuxième lecture. L’image du cultivateur est belle et parlante. Celui-ci sait qu’il ne sert à rien de tirer sur les pousses des végétaux dans l’espoir qu’ils grandissent plus rapidement. L’apôtre évoque aussi les prophètes comme  modèles d’endurance et de patience. À lire la première lecture cependant, et en considérant la prédication de Jean Baptiste, on est en droit de se demander si tous les prophètes savaient se montrer si patients, mesurés… Quoi qu’il en soit, les recommandations de Jacques demeurent d’une grande sagesse. Son exhortation à la confiance et à la sérénité sont de mise à l’approche du temps des Fêtes, toujours marqué par une certaine fébrilité.

 

Jean Grou, bibliste

 

Source : Interbible