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Tout serait de la faute de saint Jérôme ! C’est lui, à la fin du IVe siècle lorsqu’il a rédigé la Vulgate (la version latine de la Bible), depuis le texte hébreu pour l’Ancien Testament et le texte grec pour le Nouveau Testament), qui a traduit la formule grecque «Mè eisenenkès hèmas eis peirasmos» par la formule latine «Ne nos inducas in tentationem». Depuis lors, le mot «tentation» est resté dans toutes les traductions du Notre Père en français. Ce contre quoi s’élève le dominicain Patrick Jacquemont. Selon ce spécialiste de patristique, au couvent Saint-Jacques à Paris, le mot grec peirasmos aurait dû être traduit par «épreuve». Car c’est bien à «l’épreuve de la foi, la plus grande épreuve», que Jésus faisait allusion. Et c’est en ce sens qu’il conseillait à ses disciples de s’adresser au Père, quand ceux-ci lui demandaient de leur apprendre à prier. Cette prière de Jésus, composée à partir des évangiles de Matthieu (Mt 6, 9) et de Luc (11, 2), est  devenue le Notre Père, tel que nous le connaissons.

 

Après l’adresse à «Notre Père qui es aux Cieux», Jésus invite à Lui exprimer sept demandes. Or la sixième demande a été modifiée, dans le cadre de la nouvelle traduction liturgique de la Bible confirmée en 2013 par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements. À partir de ce 3 décembre, premier dimanche de l’Avent et date de l’entrée en vigueur de cette nouvelle traduction du Notre Père, les fidèles ne diront plus «Ne nous soumets pas à la tentation» mais «Ne nous laisse pas entrer en tentation».

 

Une modification qualifiée de « théologiquement juste» par le jésuite Alain Thomasset, doyen de la faculté de théologie du Centre Sèvres à Paris et président de l’Association de théologiens pour l’étude de la morale (Atem). «Laisser penser que Dieu pouvait être tentateur n’était pas admissible», affirme l’enseignant du Centre Sèvres, en citant l’épître  (Jc 1, 13). Le père Alain Thomasset, comme le père Patrick Jacquemont, se réjouit donc de cette nouvelle version de la prière des chrétiens.

 

Mais l’un et l’autre regrettent que la nouvelle traduction n’ait modifié «qu’un seul des deux termes qui posaient problème» dans cette sixième demande du Notre Père. Selon le père Jacquemont, «on aurait dû aussi transformer ”tentation” par “épreuve”». Ce qui aurait permis, selon lui, de retrouver le sens authentique de la prière de Jésus : «Ne nous laisse pas dans l’épreuve.» «Cela change tout, explique encore le dominicain parisien : la tentation est de l’ordre de la morale, tandis que l’épreuve est de l’ordre de la foi.»

 

Le jésuite Dominique Salin, spécialiste de théologie spirituelle, ne dit pas autre chose. «La nouvelle traduction est bien meilleure, indique-t-il d’emblée. Car Dieu n’est pas sadique : il ne nous soumet pas à des tentations, il ne nous fait pas passer des examens. Mais encore faut-il savoir de quelle tentation on parle…»

 

Selon le jésuite, il ne s’agit pas tant des tentations habituelles – «voler, mentir, dire du mal» –, mais bien de l’unique tentation à laquelle a été soumis le Christ : celle de ne pas se fier en Dieu, de ne pas croire en Sa Parole. «C’est la tentation de Meriba !», poursuit le père Salin, en évoquant l’épisode de l’Exode où les Hébreux au désert, découragés et assoiffés, s’en prennent à Moïse et doutent de la présence de Dieu au milieu d’eux (Ex 17). «C’est cela, notre grande tentation, ajoute encore le théologien jésuite : penser que la Parole est réservée à une élite ou qu’elle est arbitraire.» Du coup, la sixième demande du Notre Père pourrait, selon le père Dominique Salin, se traduire par : «Ne nous laisse pas ne plus avoir confiance en Toi.»

 

C’est de cette manière-là que Jésus est éprouvé dans sa foi, pendant ses quarante jours au désert, tels qu’ils sont racontés par les trois Évangiles synoptiques (Mt 4, 1-11 ; Mc 1, 12-13 et Lc 4, 1-13). Car ce que lui suggère le diable n’est pas «mauvais» en soi. Il veut même l’aider dans sa mission de Fils de Dieu sur terre… mais en employant des moyens qui ne sont pas ceux de Dieu. Mais Jésus perçoit le piège et rejette les trois propositions du diable. Il refuse de transformer des pierres en pains pour ne pas commettre un acte magique. Il refuse de se jeter dans le vide pour ne pas provoquer Dieu. Enfin, il refuse de se prosterner devant Satan.

 

À ces trois tentations diaboliques, qui veulent inciter Jésus à faire démonstration de sa puissance, vient répondre, comme en écho, la double demande de Jésus à Gethsémani à ses disciples endormis : «Veillez et priez pour ne pas succomber à l’épreuve» (Mt 26, 41). «Il s’agit bien là aussi, pour Jésus et ses proches, d’une épreuve dans leur foi», insiste le père Patrick Jacquemont, en s’appuyant sur un verset de l’Apocalypse qui éclaire cette mise en garde de Gethsémani ainsi que la sixième demande du Notre Père : «Parce que tu as gardé ma parole avec persévérance, moi aussi je te garderai à l’heure de l’épreuve» (Ap 3, 10). Une promesse qui est précédée par une condition. «Ces deux mots clés, épreuve et persévérance, sont liés», selon le dominicain.

 

«L’épreuve de la foi, c’est être tenté de se débrouiller par ses propres moyens pour parvenir à ses fins, sans écouter l’Esprit Saint», ajoute de son côté le père Dominique Salin. En fin connaisseur de la spiritualité ignatienne, il souligne qu’au moment de rédiger ses Exercices spirituels, notamment ses 14 règles de discernement, Ignace de Loyola a hésité entre les mots «tentation» et «désolation» pour évoquer ces moments où l’on perd courage et confiance, où l’on est tenté de cesser le combat spirituel. «Finalement, Ignace a employé le terme de désolation, mais il s’agit bien d’une tentation, d’une épreuve qui pousse à ne plus mettre la Parole au centre de sa vie.»

 

Claire Lesegretain

 

Source : Croire.com