Conseil de lecture : ce texte est inspiré du cheminement spirituel des moines Chartreux (pour en savoir plus http://www.chartreux.org)
Père Jean Tauler, OP (vers 1300 - 1361)
Jean Tauler est un des disciples de Maître Eckhart. Il est né à Strasbourg vers 1300 dans une famille bourgeoise. Vers l’âge de quinze ans, il entre dans l’ordre des dominicains. Tauler a probablement bénéficié de l’enseignement d’Eckhart lorsqu’il se trouvait à Strasbourg. Tauler est essentiellement un prédicateur et un directeur spirituel. Moins spéculatif que son maître, il fait preuve d’un bon sens évident. Jean Tauler n’a laissé pas moins de quatre-vingt-trois sermons en langue allemande. Ceux-ci étaient adressés aux religieuses et à des laïcs qui fréquentaient les nouveaux mouvements spirituels de l’époque. Ayant sans doute lui-même souffert des lourdes pratiques religieuses, Tauler insiste pour dire que l’essentiel est dans l’attitude intérieure et non dans les pratiques externes. Plus encore que son maître, il souligne l’importance du don de Dieu, la grâce, dans le processus de divinisation. Son thème majeur est la naissance du Verbe dans l’âme. L’être humain doit faire une place en lui pour accueillir la naissance divine : le Christ est né à Bethléem pour continuer à naître en chaque personne. C’est une mystique de la vie. Tauler a eu une influence importante sur des gens comme Martin Luther et saint Jean de la Croix. Tauler meurt à Strasbourg en 1361.
Homélie de Jean Tauler (tirée de l’office de Vigiles pour la fête de saint Bruno, 6 octobre)
Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces.
Les noces dont il est dit que le Seigneur revient, se passent dans l’intime de l’âme, dans ce fond mystérieux où se trouve la précieuse image de Dieu. Là, dans ce fond, il y a une telle parenté de notre âme avec Dieu, et de Dieu avec notre âme, Dieu y accomplit des merveilles si grandes et si prodigieuses, il y trouve lui-même tant de délices et une joie si ineffable, que les sens et la raison en demeurent confondus, encore que l’homme n’en sache rien et ne sente rien. Ceux en qui Dieu se délecte ainsi et célèbre ses noces, ce sont les hommes qui ont détaché du monde et de toute créature leur cœur et leurs affections pour les tourner vers Dieu avec la volonté ferme et immuable de ne vivre qu’en lui. Quant à ceux qui, spontanément et délibérément, mettent leur bonheur dans les choses créées, quelles qu’elles soient, Dieu n’a pas le moindre commerce avec eux.
Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller.
Viendra-t-il le soir, à minuit, au chant du coq ou bien le matin ? Ils n’en savent rien. A ceux qui attendent et qui veillent, le Seigneur offrira ses services. Il leur donnera comme l’avant-goût de la joie mystérieuse et débordante du festin céleste. Il les réconfortera pour que l’angoisse de l’attente ne les accable pas outre mesure. Dès ce moment, il leur accorde de sentir la douceur de son amour ; leur amour, à eux, en est accru, et ils attendent avec plus de persévérance.
Saint Grégoire, parlant de cette attente et commentant ce verset du psaume : Loin, très loin, je m’enfuirai pour m’enfermer dans la solitude (cf. Ps 54, 8) - nous fait remarquer que lorsque l’homme intérieur est resté si longtemps dans l’attente, - d’un grand espoir j’espérais le Seigneur (Ps 39, 1), dit-il - il doit s’enfuir loin de tout et rester dans la solitude.
Cette recherche de la solitude ne consiste pas seulement à quitter la dissipation extérieure, mais encore l’agitation du dedans, c’est-à-dire les troubles des facultés internes, les imaginations, les représentations, les pensées successives ; elle consiste à se détourner absolument de toutes les formes particulières pour s’enfermer dans la solitude. Et lorsqu’on a épuisé toute l’amertume, toute la tristesse de cette séparation totale, - lorsqu’on a supporté tout cela - alors, le Seigneur si vivement attendu fait soudainement son entrée en nous. Il nous entraîne bien loin, au-dessus de tout, et là il nous fait oublier les ennuis de notre longue attente.
Celui donc qui, avec le prophète, est pleinement entré dans la solitude et y a établi sa demeure après avoir pacifié le désordre et le tumulte de ses passions et chassé toutes les pensées vaines, toutes les superfluités des formes et des images, celui-là est soudainement et comme en un clin d’œil transporté par Dieu et ses saints anges dans la pure gratuité de l’amour. Il est enclin à prier pour tous les besoins dont il a conscience : pour l’Église, pour les vivants et pour les morts. Mais tout ceci se passe dans son esprit avec la rapidité de l’éclair : au moment où il va se mettre en prière, Dieu semble lui dire : “inutile de me parler - je sais ce que tu veux, ce que tu désires”. Et il comble aussitôt tous ses souhaits.
Telle est, mes bien-aimés, la prière qui est placée au plus profond de notre esprit et qui le pénètre ; telle est la prière dont usent les vrais adorateurs. Ceux qui aiment ainsi, le Seigneur les étreint amoureusement dans ses bras paternels et les transporte bien loin au-dessus de tout. Alors, pour eux, les choses créées n’existent plus.
Texte choisi par Pascal Murri, gracieusement mis à disposition par la Communauté Saint Bruno (Centre laïc de la vie cartusienne)
Source : www.selignac.org
Version imprimable