archéologie Karnak

En 1828, six ans après avoir déchiffré l’écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens, Jean-François Champollion est à Karnak, dans la vallée des Rois. Sur un mur du temple d’Amon, un texte vante les conquêtes du roi Sheshonq Ier en Canaan [1]. Sur l’un des nombreux cartouches qui représentent les cités-états conquises, il lit Iahoudahamalek, le « royaume des Juifs ». Il fait tout de suite un lien entre le roi égyptien qui a commandé l’inscription et le pharaon Shishak de la Bible. Pour la première fois dans l’histoire de la recherche, un épisode biblique est attesté par un témoin extérieur au livre sacré.

 

La cinquième année du règne de Roboam, Shishaq, roi d’Égypte, monta contre Jérusalem. Il prit les trésors de la Maison du Seigneur et les trésors de la maison du roi. Il prit absolument tout ; il prit même tous les boucliers d’or que Salomon avait faits. (1 Rois 14,25-26)

 

L’archéologie a confirmé cette intervention égyptienne dans la région car on a retrouvé, lors des fouilles à Megiddo en 1925, un fragment de stèle de victoire portant le nom de Sheshonq.

 

fragement stèles

Fragment d’une stèle de victoire de Sheshonq trouvé à Megiddo

 

 

Le livre de pierre égyptien ne précise pas l’année du règne de Sheshonq où il a mené sa campagne militaire en Canaan. La Bible hébraïque par contre situe l’événement au cours de la cinquième année du roi judéen Roboam. Cette date est fixée par les historiens en 925 ou 926 avant notre ère sur la base de la référence biblique citée plus haut. Selon les rédacteurs du premier Livre des Rois, Jérusalem n’est pas détruite mais doit payer un lourd tribut. Les deux sources divergent ici car la lecture de Champollion était erronée : ni Jérusalem et aucune cité-état du royaume de Juda ne figurent parmi les 142 villes conquises par Sheshonq.

 

Si Jérusalem et ses environs n’étaient pas dans l’itinéraire de cette campagne militaire, comment comprendre le récit biblique? Il est vrai que le texte égyptien est mutilé et qu’il n’est pas possible de lire tous les noms mentionnés. Nommons quelques cités bibliques qu’il est possible d’identifier : Taanach, Beth-Shéan, Rehov, Gibeon, Ayalon, Megiddo, Pénuel, Arad, etc. Ces villes se situent dans la plaine côtière, la Shephéla, la vallée de Jezréel, le nord de la Transjordanie et le Néguev. Puisqu’on ne peut lire le nom d’aucune ville du royaume naissant de Juda dans cette liste, il est peu probable que celui de Jérusalem ait été effacé, selon plusieurs chercheurs [2].

 

Une observation s’impose : les rois de la Bible sont rarement présentés de manière positive et Roboam ne fait pas exception : « Juda fit ce qui est mal aux yeux du Seigneur et, par les péchés qu’il commit, provoqua sa jalousie plus que n’avaient fait leurs pères. » (1 Rois 14,22) Même si le roi n’est pas explicitement nommé ici, il se porte garant de son peuple. La référence au règne de Roboam peut avoir été insérée au verset 25 pour appuyer la théologie du rédacteur de ce passage biblique : une impiété est suivie d’une punition divine qui prend la forme d’une attaque par une puissance étrangère [3]. Et cette critique du règne des rois, qui revient comme un refrain dans les deux livres, prépare cette conclusion : « Ainsi Juda fut déporté loin de sa terre. » (1 Rois 25,21)

 

archéologie Karnak

 

Pour résumer, le texte de pierre du temple d’Amon à Karnak et la Bible s’entendent sur un point : la domination de l’Égypte sur Canaan au Xe siècle. La liberté du rédacteur biblique par rapport aux détails des événement nous paraît moins étonnante quand on cherche à comprendre son projet littéraire. La crise de l’exil est l’occasion d’une prise de conscience :  Yahvé ne s’est pas détourné de son peuple. Israël et ses dirigeants n’ont pas respecté les termes de l’Alliance et l’exil est une conséquence des écarts décriés à maintes reprises par les prophètes. Après l’édit de Cyrus qui permettait aux déportés de regagner leur patrie, les Israélites ont dû réapprendre à vivre comme un seul peuple, sans monarchie pour les unifier, dans un pays à reconstruire.

 

 

Sylvain Campeau, diplômé en études bibliques (Université de Montréal), responsable de la rédaction d’Interbible

 

 

[1] Sheshonq Ier est le fondateur de la 22e dynastie égyptienne. Sur l’histoire de sa « découverte » et sa relecture contemporaine, on peut lire : Estelle Villeneuve, Sous les pierre la Bible. Les grandes découvertes de l’archéologie. Montrouge, Bayard, 2017, pp. 28-31.
[2] Voir par exemple Israël Finkelstein, Le royaume biblique oublié, Paris, Odile Jacob (Histoire), 2013, pp. 75-80.
[3] Cette hypothèse est défendue par Theodore Mullen, « Crime and Punishment : The Sins of the King and the Despoliation of the Treasuries », Catholic Biblical Quarterly 54 (1992) 231-248.

 

 

Source  et photos : Interbible

 

Logo : Le mur du temple présente une liste des cités-états conquises par Sheshonq Ier dans ses campagnes militaires au Proche-Orient (photo © Éric Bellavance)