Satan convoquant ses légions. John Robert Cozens, circa 1776. Aquarelle, 28,8 x 33,4 cm. Musées Tate, Londres (Tate CC).

Les évangiles parlent relativement peu du Satan.  Les quelques textes qui en font mention témoignent pourtant de la richesse des réflexions qui ont conduit à leur rédaction. Et elles nous permettent de nous faire une idée des étapes que ce personnage a suivies dans sa trajectoire littéraire.

 

 

 

De Vérificateur…

Dans les plus vieilles traditions évangéliques, le personnage du Satan joue le même rôle que dans le prologue du livre de Job [1]. Il personnifie un aspect des relations de Dieu avec les humains, vis-à-vis duquel ces derniers sont plutôt mal à l’aise. D’un côté, ils ont le sentiment de ne plus avoir d’intimité face à lui, puisque rien ne lui échappe. Et, de l’autre, il est insécurisant de se savoir toujours en dessous de la coche, jamais à la hauteur, toujours déficient en densité humaine. C’est pourquoi les Anciens ont donné à ce personnage un nom aux résonances négatives : Adversaire. Autant Dieu peut apprécier ce Vérificateur en chef des humains, autant ces derniers sont portés à le voir comme une menace.

 

 

 

à Démon en chef…

Avec le temps, les traditions ont eu tendance à accentuer les teintes plutôt sombres du personnage.  Et il est devenu de plus en plus dangereux, comme en témoignent les deux textes qui suivent [2] :   

 

 Q 11,15  : Mais il s’en trouve pour déblatérer : Il se sert de Béelzéboul, le démon en chef, pour chasser les démons.
17 Lui connaît bien leurs magouilles :
18 Si le Satan est divisé contre lui-même, comment son régime se maintiendra-t-il ?

22 Et les scribes, ceux étant descendus de Jérusalem, disaient :
        – Il a Béelzéboul.
      – Et c’est par le chef des démons qu’il chasse les
 démons.
23 Et, les ayant appelés à lui, il leur disait en images : Comment Satan peut-il chasser Satan ?  26 Et si le Satan s’est levé contre lui-même et s’est divisé, il ne peut tenir mais il a sa fin.

 

Pour notre propos, le contenu de ces deux passages est particulièrement intéressant.  Ils contiennent chacun deux traditions anciennes qui, à l’origine, n’avaient rien à faire l’une avec l’autre. D’un côté, il y a celle des démons, leur chef en tête. Le contexte est celui de l’expérience humaine de la maladie [3] : si les humains en éprouvent autant les effets, c’est que les adversaires, les démons, sont bien organisés et jouent efficacement leur rôle. De l’autre, il y a la tradition de l’Adversaire, sorte de Vérificateur en chef, chargé d’authentifier la qualité des humains. Chacune de ces traditions exprime un aspect particulier de l’expérience de vivre.

 

Les deux passages cités plus haut témoignent donc d’un moment important dans la destinée littéraire et religieuse du Satan. Un scribe a un jour eu l’idée d’unir la tradition des démons à celle du Vérificateur. Ce dernier devenait ainsi le premier responsable des maladies qui frappent les humains. Il y avait là comme une intensification de son rôle traditionnel. Dans le livre de Job, en effet, on voit que la maladie est une des grandes épreuves de sa vie, et il ignore pourquoi il en est autant victime alors qu’il fait de son mieux pour être fidèle à Yhwh.  La lectrice ou le lecteur, par contre, pour avoir lu le prologue, sait bien que c’est là l’œuvre du Satan, qui effectue ainsi son œuvre de vérification. Il y a donc, dans la tradition évangélique, une intensification de cette fonction du Satan. 

 

Cette identification du Satan à Béelzéboul a comme conséquence de le rapprocher dangereusement des humains. En effet, jusque-là, il intervenait auprès d’eux de l’extérieur. Il leur envoyait des épreuves, il leur faisait passer des tests. Désormais, il les investit de l’intérieur, il entre en eux pour les meurtrir.  La menace devient beaucoup plus sérieuse [4]. 

 

 


… à Adversaire de Dieu 

Les derniers textes s’appuient sur la capacité du Satan d’envahir la personnalité humaine.

 

Mc 4,15 : Ceux le long du chemin où la Parole est semée, quand ils l’ont entendue, le Satan vient aussitôt et emporte la Parole semée en eux.

Mc 8,33  : Lui menaça Pierre et dit :
Va-t’en derrière moi, Satan, car tu n’es pas engagé vers les choses de Dieu mais celles des hommes [5].

Lc 22,3 : Satan entra en Juda, l’homme de Cariote, qui faisait partie des Douze.

Jn 13,26 : Il donne la bouchée à Juda, fils de Simon, l’homme de Cariote.  Et alors, après la bouchée, le Satan entra en lui.

 


Même s’ils sont avares de détails, ces textes nous permettent de comprendre qu’un pas très important a été franchi, ce qui va profondément marquer l’histoire de l’interprétation du personnage. En effet, de serviteur de Dieu chargé d’authentifier les humains, en passant par chef de démons, cause première des maladies qui affectent les humains, il est devenu le responsable ultime de la mort de Jésus, ainsi que du refus, par les croyants, des options qui l’ont mené à son destin.  De serviteur fidèle, il est passé à Adversaire par excellence.

 

 

 

Et le Diable ?

En plus de reproduire, son pour son, le « satan » de l’hébreu (satanas), le grec a aussi traduit le mot par « diable » (diabolos).  Le diable, c’est l’ennemi. Dans les évangiles, les textes qui en parlent sont peu nombreux.  Ainsi, dans le récit de la source Q, les trois épreuves de Jésus sont attribuées au Diable, lequel joue le rôle du Satan-serviteur de Dieu [6]. Par ailleurs, alors qu’en 4,15, Marc attribuait au Satan-adversaire de Dieu l’éradication de la Parole dans le cœur de certains croyants, Matthieu et Luc y voient l’action du Diable [7]. Enfin, nous avons vu qu’en 13,26, Jean parle du Satan qui entre en Juda. Or, en 13,2 il attribue ce rôle au Diable ; et, en 6,70, il fait de Juda lui-même un « diable ». Par rapport aux traditions sur le Satan, ces textes à propos du Diable n’apportent pas de neuf.  Les deux derniers, cependant, méritent d’être cités :

44 Votre père à vous, c’est plutôt le Diable, et ce sont les visées de votre père que vous voulez accomplir, ce meurtrier depuis l’origine, établi en dehors de l’authenticité puisqu’il n’y a rien d’authentique en lui, parlant faux, puisqu’il parle de son propre fond, lequel est mensonge, mensonge dont il est le père.

 

Pour interpréter le « meurtrier » de ce passage, pas de meilleur guide que le texte suivant, tiré de la large tradition johannique :

Ap 20,2 : Et l’ange s’empara du Dragon, l’antique Serpent, c’est-à-dire le Diable et le Satan, et il l’attacha pour mille ans.

Le Dragon, c’est le mythique monstre du chaos, en guerre contre Dieu lors de la Création. Le Serpent, c’est le responsable de la déchéance humaine primitive.  Le parcours de l’Adversaire a ainsi trouvé son extension maximale.

 

Le dernier texte, de Matthieu, exprime le jugement de l’Humain (« fils de l’homme »), sur ceux dont la conduite n’aura pas été à la hauteur de leur appel :

Mt 25,41 : Éloignez-vous de moi, gens maudits, dans le feu de toujours, qui a été préparé pour le Diable et ses messagers.

L’essentiel de la représentation de ce qui deviendra l’« Enfer » est en place. 

 

Sans élaborer de théorie sur le sujet du Satan, les évangiles témoignent du foisonnement des réflexions qui se sont élaborées pendant les quelque soixante-dix ans qui se sont écoulées entre la mort de Jésus et la rédaction finale du quatrième évangile.

 

 

André Myre est bibliste et auteur et a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal

 

[1] Voir le premier article de la présente série. Dans les évangiles, les textes suivants témoignent de la fonction vérificatrice du Satan : Mc 1,13 (Jésus doit passer un test); Lc 10,18 (Jésus protège les siens du Satan, qui perd son poste influent au ciel) ; Lc 22,31 (le Satan demande à Dieu de le laisser faire son travail, pour qu’il puisse vérifier la qualité de l’engagement des partisans de Jésus).
[2] Le premier, tiré d’une source ancienne nommée Q (rédigée autour de l’an 50), à laquelle Matthieu et Luc ont eu accès pour écrire leur évangile respectif, est une reconstruction faite à partir de Mt 12,24-26/Lc 11,15-18. L e second est de Marc, rédigé autour de 70. Il est rare que ces deux documents contiennent des textes aussi apparentés.
[3] Voir le deuxième article de la présente série.
[4] Lc 13,16 parle de « l’adversaire » qui faisait des nœuds à l’intérieur d’une femme pour la faire courber. Le mot pourrait désigner le démon responsable de la maladie en question. Si on lui met la majuscule, il faut comprendre que c’est Béelzéboul-Satan, le chef en personne, qui était à l’œuvre. Ce serait le seul cas dans tous les évangiles. À noter qu’il est toujours question de maladie, et non pas de tentation morale.
[5] En 16,23, Mt a repris la mention de Satan, qu’il avait trouvée en Marc. Mais il l’avait déjà utilisée en 4,10, identifiant ainsi au Satan le « diable » du récit d’épreuve, que, comme Luc, il avait rencontré dans la source Q. Sur ce dernier récit, voir plus bas.
[6] Voir Mt 4,1.5.8.11 et Luc 4,2.3.6.13.
[7] Voir Mt 13,39 et Lc 8,12.

 

Source et image : Interbible