Satan devant le conseil divin. Corrado Giaquinto, circa 1750. Huile sur toile, 88 x 117 cm. Musées du Vatican, Rome (Wikipedia).

Le Satan n’a pas toujours eu mauvaise réputation. Quand il a commencé sa carrière littéraire, dans le livre de Job, il exerçait un métier certes difficile, mais plus qu’honorable. Il mettait cependant en cause l’image publique des humains – même celle des plus célèbres, des plus saints, des plus puissants – ce qui a beaucoup nui à sa réputation. Et, comme celle-ci en a été à jamais entachée, il mérite, après quelque deux millénaires de calomnies, qu’on s’applique à la rétablir.

 

 

 

Nom

Il faut d’abord dire que le nom qu’il a reçu ne lui attire pas la sympathie. Mot biblique courant, satan a le sens d’« adversaire ». L’adversaire, c’est ce voisin qui a déplacé sa clôture pour agrandir son terrain à mes dépens ; c’est ce mercenaire au service de l’armée ennemie ; c’est celui qui me traîne en cour, etc. Pourquoi donc avoir donné au personnage en question un nom qui le désigne comme posant un danger pour les humains, et en avoir donc fait l’adversaire par excellence ?

 

 

 

Métier

Dans le prologue du livre de Job, il se trouve un passage (1,6-12) qui permet de se faire une bonne idée du statut du personnage. C’est un membre attitré du conseil des ministres de Yhwh (les « fils de Dieu »). En conséquence, comme les autres, il a son rôle à jouer dans la gérance de l’univers. Il est cependant souvent absent des séances du conseil, parce que son rôle l’oblige à parcourir le vaste monde en long et en large. C’est que Yhwh l’a chargé de vérifier pour lui l’authenticité de chaque être humain. Or, ce jour-là, alors qu’il se présente à la réunion des fils de Dieu pour faire son rapport, il n’a évidemment que de mauvaises nouvelles à rapporter. En effet, comme depuis toujours, l’état de l’humanité est désastreux. Yhwh s’accroche pourtant au fait qu’il existe bien un homme digne de ce nom, le fameux Job, qui a toutes les qualités [1]. Le Satan défend alors sa propre intégrité en répliquant qu’il n’a pas été en mesure de bien faire son travail, puisque Yhwh lui-même l’a empêché d’utiliser son attirail de vérification. Que Yhwh lui permette de traiter Job comme les autres, et il verra bien que, sur la terre, il n’y a pas d’être humain authentique…

 

 

 

Danger

C’est chose très paradoxale quand on considère la carrière littéraire du personnage : à l’origine, le Satan est un fidèle serviteur de Yhwh. On pourrait même dire qu’il est une personnification d’un aspect des rencontres entre Yhwh et les humains. Du côté de l’être humain, en effet, c’est une caractéristique fondamentale de la rencontre avec Dieu, que d’être mis à nu devant lui; de ne pas pouvoir se cacher derrière une image publique, pour faire illusion, donner le change, se présenter sous un meilleur jour. Satan, c’est, pour les humains – aussi bien les individus, les institutions que les collectivités – le côté dangereux de Dieu. Le Satan est toujours en train de tester, vérifier, éprouver l’authenticité de la réalité humaine. Et, comme il se trouve de nombreux aspects d’elle qui ne sont pas beaux à voir, le rôle du Satan est toujours perçu de façon négative par les humains. Ils voient en lui un redoutable adversaire, révélant ce qu’ils voudraient tenir caché.

 

 

 

Jésus

Dans les évangiles, il se trouve des textes dans lesquels, ou sous lesquels, le Satan joue le même rôle que dans le prologue du livre de Job. En voici trois :

 

Mc 1,12 : Et le Souffle le [Jésus] chasse aussitôt au désert. 13 Et il était au désert quarante jours, testé par le Satan. Et il était avec les bêtes sauvages, et les messagers le servaient.

 

Dans cette vieille tradition rapportée par Marc, Jésus n’est pas « tenté » par le Satan, mais plutôt testé, éprouvé, vérifié. Le Satan veut se faire une idée exacte de la personne de Jésus, pour retourner faire rapport au Dieu Parent [2] : oui, étonnant ! il peut faire confiance à ce charpentier de Nazareth. Le fait que les messagers (« anges ») de Dieu se mettent à son service est une façon de déclarer que Jésus a passé le test.

 

Mt 6,13 : Et ne nous fais pas entrer en épreuve.

 

La prière pourrait aussi se traduire : « Ne nous fais pas passer de test ». Cette demande du Notre Père n’a rien à voir avec la tentation. Jésus suggère aux siens de prier pour que le Parent les protège des investigations de Satan, son serviteur. Leur vie étant déjà très pénible, il est pour eux légitime de prier pour que leur Parent leur évite des épreuves supplémentaires.

 

Lc 22,31 Simon, Simon, voici que le Satan vous a réclamés pour vous secouer comme des grains.


Comme Jésus protégeait efficacement les siens des enquêtes stressantes du Satan, ce dernier, qui ne pouvait donc faire convenablement son travail, est allé trouver le Dieu Parent pour contrer la protection de Jésus, et obtenir la permission de leur faire passer sa batterie de tests.

 

Le Satan, avec lequel Jésus se débat dans (ou sous) ces textes, n’est pas le Diable, ennemi de Dieu, expulsé du ciel. C’est le serviteur fidèle de son Maître, qui a ses entrées auprès de lui, et cherche à jouer au mieux son rôle de toujours. Même si nous ne le lui accordons pas de bon cœur, il mérite notre respect.

 

 

André Myre est bibliste et auteur et a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal

 

 

[1] On pense à Diogène qui, en plein midi se promenait dans la foule, une lampe allumée à la main. Quand on lui en demandait la raison, il répondait qu’il cherchait un être humain… Une question d’époque.


[2] L’utilisation du mot « Parent » au lieu de « Père » a pour objectif d’atténuer l’image par trop masculine de Dieu véhiculée par la Tradition.

 

Source : Interbible