Rosée_HarryFodor_Freeimages

Le rapport que nous entretenons avec la nature est au cœur de la crise écologique. La modernité s’est développée à partir d’une conception utilitariste du monde. Celui-ci a été conçu essentiellement comme au service de l’humain : un vaste réservoir de ressources dont il s’agissait de se rendre maître, mis entièrement à notre disposition. Cette vision des choses a accompagné étroitement l’essor de la technique : le progrès nous a permis de mettre le monde à notre main, sans autre considération, sinon le profit, la commodité, la consommation.

Mais elle a contribué à nous couper de nos liens organiques et symboliques à la Terre et au vivant, considérés dès lors comme « étrangers » à l’humain. Couplé au capitalisme – subsumant tout à l’accumulation du capital, au profit et à la croissance à tout prix et caractérisé par un processus tous azimuts de marchandisation des choses et des êtres –, ce phénomène a entraîné la dilapidation des ressources, la diminution dramatique de la biodiversité et la destruction des écosystèmes, la technicisation à outrance des rapports humains et la détérioration des conditions matérielles et symboliques de l’existence humaine.

 

Or, le christianisme a servi à légitimer cette posture de conquérant. Une théologie, appuyée sur une lecture biblique, a soutenu la conquête technique et marchande du monde. Dieu ayant déserté le monde, qui n’était plus qu’une étendue sans âme, l’humain pouvait le modeler, en user, en abuser à sa guise. La nature a ainsi été radicalement dé-spiritualisée. L’être humain étant le seul « intérêt » de Dieu, il pouvait agir dans le monde comme son maître et possesseur.

 

Ce qui est en cause, ce n’est pas le christianisme en tant que tel, mais une lecture théologique et biblique particulière, certes devenue dominante. La spiritualité d’un François d’Assise par exemple, établissant une fraternité, une sororité entre les humains, les êtres vivants et la nature est là pour témoigner d’une autre interprétation. Il n’en reste pas moins que des textes bibliques apparemment explicites ont servi à nimber de l’aura divin cette entreprise de conquête. Pensons en particulier à la lecture des passages de la Genèse (1,26-28) : « Dieu créa l’humain [adamah] à son image, à l’image de Dieu il le créa : mâle et femelle il les créa. Dieu les bénit et Dieu leur dit : Fructifier er multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là : dominez sur […] tout être vivant » (c’est moi qui souligne). Deux verbes qui ont servi à confirmer l’interprétation mise en cause.

 

Le pape François dans l’encyclique Laudato Si’ revient sur ce passage, et incite à juste titre à rompre avec cette interprétation « despotique » courante, contraire à l’esprit biblique et chrétien. La soumission et la domination évoquée sont à relier à l’image de Dieu et non aux dominateurs qui soumettent les peuples à leur pouvoir. Le pape François dégage bien une interprétation au plus proche de l’esprit du christianisme :

« Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. Cela permet de répondre à une accusation lancée contre la pensée judéo-chrétienne : il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à “dominer” la terre (cf. Gn 1,28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. Il est important de lire les textes bibliques dans leur contexte, avec une herméneutique adéquate, et de se souvenir qu’ils nous invitent à “cultiver et garder” le jardin du monde (cf. Gn 2,15). Alors que “cultiver” signifie labourer, défricher ou travailler, “garder” signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature » (no 67).

Il faut lire tout le deuxième chapitre de l’encyclique, car il dégage des pistes de lecture biblique très éclairantes.

 

 

 

La vie, la clé de lecture de la Bible

Il n’est pas étonnant que la Bible ait été mise au service des intérêts économiques et politiques des élites, dans un contexte où il importait d’avoir Dieu de son côté si on voulait avoir une quelconque légitimité, pour éviter de recourir à la force brutale pour asseoir sa domination. C’est la fonction même de l’idéologie. Dieu a ainsi été modelé à l’image des puissants. Et les traces de ce modelage est aussi présent dans le texte biblique lui-même. D’où l’importance du travail herméneutique, qui passe par les pieds.

Si nous nous situons dans le lieu des pauvres et des opprimés, la Bible distillera autrement sa signification que si nous sommes dans le lieu des riches et des dominants. Les pieds, comme le cœur, oriente notre regard. À l’heure de la crise écologique, cette posture herméneutique est capitale. Pour entendre la parole de Dieu, il nous faut être attentif aux cris de la Terre, comme aux cris des pauvres. Pour cela, il est nécessaire de se mettre en position de les entendre. Pour qu’ils résonnent au plus profond de nous. Aussi faut-il en devenir frères, proches, et rétablir les liens, trop souvent distants sinon rompus, avec la Terre, avec la nature, avec la vie. Dans ce chemin d’humanité nous devient audible une parole telle que : « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler Bienfaiteurs. Pour vous, il n’en est pas ainsi, que celui qui gouverne devienne comme celui qui sert. » (Luc 22, 26)

 

Cette attitude fondamentale s’applique aussi à notre rapport au monde. Il ne s’agit plus d’agir comme maître et possesseur de la nature, comme l’invitait Descartes à la naissance de la modernité, ni encore moins en maître, comme certains « apôtres » des technosciences – qui se comporte comme des dieux – nous y incitent, rêvant d’un capitalisme « vert » qui agirait avec la vie et la nature, grâce au pouvoir technologique, comme si elles étaient un jeu Lego dont on pouvait recomposer les éléments à sa guise, accroissant ainsi le processus de déshumanisation et de technicisation du monde en cours – le paradigme technocratique dont parle le pape François dans son encyclique écologique.

 

« Heureux les doux, car ils possèderont la terre », n’est-il pas dit dans l’Évangile, nous rappelant que l’humain est humus (adamah), qu’il appartient à la terre, qu’il est bien enfant de sœur notre Mère la Terre, comme le chantait le poverello d’Assise, et comme le reconnaissent encore aujourd’hui les peuples autochtones. Le chemin de vie est dans cette posture d’humilité, dans laquelle le pouvoir est avant tout service, attention et bienveillance, ainsi que coopération avec tout le vivant. Et l’impasse est, au contraire, dans l’appropriation de la terre, dans l’oubli des liens qui nous unissent à elle, pour la réduire à ses propres intérêts, et dans la rupture de la relation fondamentale qu’est la vie – à l’image de Dieu, relation absolue. C’est d’ailleurs à quoi renvoie la théologie trinitaire. Pour le théologien Jürgen Moltmann, auteur entre autres de Dieu dans la création (Cerf, 1988) où il développe une approche trinitaire de l’écologie, cette compréhension de Dieu nous enseigne alors que « nous correspondons à Dieu, non pas à travers la domination et la soumission, mais par la communauté, l’amour et la solidarité avec toutes les créatures » [1]. Cette attitude chrétienne, qui reconnaît Dieu dans le monde et voit toute chose en Dieu, en parfaite résonance avec l’Évangile, met certainement la table – eucharistique, pourrait-on ajouter – à une manière « écologique » de vivre.

 

Jean-Claude Ravet est rédacteur en chef de la revue Relations.

 

Source : Interbible

Images : SXC

 

[1] « De la domination à la solidarité. Entrevue avec Jürgen Moltmann », Relations, no 699, mars 2005.