Jésus et la femme courbée. James Tissot, 1886-1896. Aquarelle opaque et mine de plomb sur papier vélin gris, 24 x 18 cm. Brooklyn Museum, New York (Wikipedia).

Les humains ont toujours eu peur de la maladie. Ce qui est particulièrement insécurisant, c’est de ne pas comprendre comment la réalité fonctionne, d’avoir à vivre sous la menace constante de la maladie, qui peut attaquer n’importe quand, n’importe où, n’importe comment.  Les humains ont donc toujours senti le besoin de mettre de l’ordre dans le chaos de la maladie, pour pouvoir la comprendre, l’apprivoiser et, si possible, s’en garder.

 

Les auteurs des évangiles et des traditions qu’ils contiennent partageaient tout naturellement les vues de leur temps sur le sujet. Elles sont là, à pleine vue, disponibles, exigeant cependant que nous mettions nos préjugés de côté si nous voulons les comprendre.

 

 

 

Les mots

L’hébreu parle de « souffle impur ». Le mot « impur » n’a rien à voir avec la morale, il est tiré du vocabulaire cultuel. Le prêtre est chargé de protéger la société de ce qui pourrait menacer sa santé. Il va donc lui indiquer les réalités dont elle doit se garder : moisissures ou champignons toxiques sur les murs des maisons, malades dont les symptômes sont contagieux, animaux dont il faut éviter de consommer la chair, etc.

Tout cela est « impur » au sens de menaçant, nocif, malsain, antisocial. Le grec a choisi de rendre l’expression « souffle impur » par daimôn, un mot désignant une puissance dangereuse pour les humains; de lui vient, évidemment, notre mot « démon ».

Pour ma part, j’ai choisi de traduire l’hébreu par « souffle malfaisant ». Les scribes, auteurs des évangiles et des traditions qui s’y trouvent, utilisent l’un ou l’autre terme sans différence de sens.

 

 

 

Une réalité de ce monde

Dans les évangiles, les souffles malfaisants ou démons, sont responsables de la maladie. Ils sont l’explication que les humains se donnent – qu’ils soient judéens, païens ou chrétiens – pour rendre compte de leurs maladies. Les démons sont terrestres, d’ici-bas, concrets. Ils ont un rôle à jouer, et ils le jouent bien. Ils viennent du désert, lieu par excellence hostile aux humains, mais ils préfèrent demeurer dans la civilisation :

Q 11,24 : Une fois sorti de quelqu’un, le souffle malfaisant s’en va errer dans des lieux arides. Il cherche l la paix, mais n’en trouve pas.
  Eh bien ! je n’ai qu’à retourner à la maison d’où je viens.
25 Il s’y rend, et la voilà balayée, bien rangée. 26 Il s’en va donc chercher sept autres souffles, encore plus malfaisants que lui, et ils entrent s’y installer. La fin est alors pire que le commencement. [1]


Chacun a sa tâche, mais ils savent s’organiser en commandos pour arriver à leurs fins.

 

 

 

Des spécialistes

Les évangiles témoignent de la diversité des maladies, dont souffraient les humains à l’époque. Elles se distribuent en deux grandes catégories, physiques et psychiques. Et plusieurs d’entre elles – cela se vérifie surtout du côté des maladies d’ordre physique – sont causées par un démon spécialiste en la matière.

C’est sans doute ce que pensaient les auteurs de la plupart des récits de guérison, même s’ils n’ont pas senti le besoin de parler des démons.

 

 

 

Maladies physiques

 

Fièvre       

Lc 4.38 : La belle-mère de Simon avait une forte fièvre. 39 S’étant penché sur elle, il [Jésus] menaça la fièvre, et elle partit d’elle.

Le verbe « menacer » est celui qu’utilise Jésus quand il chasse les démons. Ici, il expulse le responsable de la fièvre.

 

Lèpre

En Lc 5,13, l’évangéliste montre un Jésus qui purifie un lépreux, et, il utilise la même expression que précédemment pour signifier la guérison (voir Lc 4,39) : « Et la lèpre partit de lui ». C’est donc le démon de la lèpre qui vient d’être chassé.

 

Cyphose (courbure de la colonne)

Le prochain texte, et le suivant, sont particulièrement éclairants. Ils montrent comment on s’expliquait le comportement des démons.

Lc 13,11 : Et voilà une femme ayant un souffle de maladie depuis dix-huit ans. Elle était toute courbée et il lui était impossible de se redresser. [Se faisant reprocher de l’avoir guérie, Jésus répond :] 16 « Cette fille d’Abraham que l’adversaire a attachée il y a dix-huit ans, il n’aurait pas fallu la libérer de son attache un jour de sabbat ? »

Il faut comprendre que Jésus a défait le nœud que le souffle malfaisant, redoutable adversaire, avait effectué pour faire courber la femme en question.

 

Mutité et épilepsie

Mc 9,17 : « Maître, j’ai amené auprès de toi mon fils ayant un souffle muet. 18 Et où qu’il    s’empare de lui, il le renverse, et il écume, et il grince des dents, et il se dessèche. 20 Et l’ayant vu, le souffle le tordit aussitôt de convulsions, et, étant tombé par terre, il se roulait en écumant. »

Q 11,14 : Il [Jésus] chasse de quelqu’un un démon qui le rendait muet. Une fois le démon chassé, le muet se met à parler.

 

 

 

Maladies psychiques

Les deux textes suivants sont les plus remarquables de cette catégorie.

 

Mc 1, 23 : Et aussitôt, dans leur assemblée, il y avait un homme avec un souffle malfaisant, et il hurla, 24 disant : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus le Nazarénien ? Es-tu venu nous perdre ? Je sais qui tu es…

Le souffle perturbe cet homme, lui brouillant l’identité, comme le montre le passage du nous au je.

 

Mc 5,2 : Aussitôt, des tombeaux, un homme avec un souffle malfaisant le [Jésus] rencontra. 5 Et, au cours de chaque nuit et de chaque jour, dans les tombes et les montagnes, il était criant et se mutilant lui-même avec des pierres. 6 Et, ayant vu Jésus de loin, il courut et s’inclina devant lui, 9 Et il lui dit : « Mon nom est Légion, parce que nous sommes beaucoup. » 10 Et il le suppliait beaucoup afin qu’il ne les envoie pas hors de la région. 12 Et ils le supplièrent, disant :« Envoie-nous dans les cochons, afin que nous y entrions. »

Cette fois, le passage se fait du singulier au pluriel (v. 9), et il y a insistance sur les conséquences physiques de la perturbation psychique.

 

Finalement, il existe une tradition évangélique suivant laquelle les démons fonctionnent sous la gouverne d’un chef :

Mc 3,22 : Et les scribes, ceux étant descendus de Jérusalem, disaient : « Il a Béelzéboul et c’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. »
Comme nous le verrons dans un prochain texte, cette tradition, unique et tardive, a été éventuellement unie à celle du Satan.

 

Les démons des évangiles n’ont rien à voir avec la tentation, ni avec le Satan considéré comme l’Adversaire par excellence de Dieu, ni avec un quelconque enfer. Ils sont l’explication que se donnaient les Anciens pour atténuer leurs peurs de la maladie. Dans le monde populaire, surtout, on avait recours à toutes sorte de moyens pour se protéger d’eux : formules censées les éloigner, amulettes, etc. Pour les gens de l’époque, ils étaient les équivalents de nos microbes, virus ou bactéries, dangereux et invisibles adversaires desquels ils devaient se protéger.

 

 

André Myre est bibliste et auteur, et a été professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal

 

[1] Ce texte est une reconstruction tirée d’une source du nom de Q, que les évangélistes Matthieu et Luc ont utilisée chacun à leur façon (voir Mt 12,43-45; Lc 11,24-26).

 

 

Source et image : Interbible