eucharistie 3

« Comme nous sommes tous aveugles! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties dans la boue. Mais dans la boue, vit le Christ tous les jours chez nous au Nordeste. Il nous faut ouvrir les yeux! ». C’est ainsi que Don Helder Camara, évêque de l’Église des pauvres au Brésil, dans les années 1980, interpellait les paroissiens d’une église qui avait été pillée et se scandalisait par le fait qu’un voleur, en emportant les objets sacrés, avait répandu les hosties consacrées sur le sol.

 

Cette parole interpelle fortement encore alors qu’une grande partie de la population est recluse chez elle, et ne peut aller célébrer l’eucharistie, ni les autres sacrements. Car elle remet radicalement en question la conception du sacré encore très présente chez un grand nombre de chrétiens et chrétiennes et en particulier chez les membres de la hiérarchie catholique.

 

Cette période de confinement peut être une occasion bénie pour faire l’expérience chrétienne fondamentale dont témoigne l’eucharistie, et dont Pâques est la célébration. Car avant d’être une pratique cultuelle, elle est une manière de vivre sa foi au quotidien. Elle le fait d’abord en « purifiant » notre conception de Dieu. Dieu, le lointain, le tout-puissant, est en même le tout proche, le très-bas. L’eucharistie célèbre cette proximité, cette fragilité, ce Dieu fait homme pour que nous construisions avec lui, grâce à lui, un monde digne de lui, une habitation humaine fondée sur le rêve de Dieu, sur la justice, l’égalité et la solidarité.

 

 

 

L’eucharistie comme mémorial subversif

L’eucharistie en tant que mémorial de la vie de Jésus rompt radicalement avec un modèle cultuel sacral qui sépare le sacré du profane. Le récit du déchirement du voile du Saint des saints, à la mort de Jésus – voile qui séparait le Grand Prêtre des fidèles dans le Temple (Matthieu 27,50-51) –, est là pour nous le rappeler. La vie de Jésus, la mort venant sceller son témoignage, rompt avec une conception du sacré qui n’embrasserait pas la dimension profane, quotidienne, comme s’il y avait le sacré d’un côté et le profane de l’autre, comme si on pouvait rendre un culte à Dieu sans s’engager dans un chemin de justice. Pour Jésus, l’un et l’autre sont imbriqués comme Dieu est incarné, comme Dieu a épousé la condition humaine, jusqu’à s’identifier aux exclus, aux laissés-pour-compte, aux impurs : « De condition divine… il s’est dépouillé, prenant la condition d’esclave. » (voir Philippiens 2,6-11)

 

Le récit du lavement des pieds, évoquant le repas pascal dans l’évangile de Jean, témoigne de ce caractère inouï de l’évènement Jésus : partager le pain et le vin, faire mémoire de la vie de Jésus, célébrer sa présence parmi nous, c’est entrer dans un chemin de vie où le service des pauvres est central, aux antipodes d’une structure sociale et religieuse, fondée sur la violence et les inégalités. C’est ce que rappelle aussi cette parole de Jésus, que Luc situe précisément dans le contexte de l’institution de l’eucharistie : « Les rois des nations agissent avec elles en maîtres, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. » (voir Luc 22,24-27)

 

L’appel de Jésus à transgresser les règles cultuelles quand elles empêchent la justice et la solidarité avec les pauvres de se réaliser – « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc 2,27) – s’inscrit dans la tradition biblique prophétique : « Le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés et briser tous les jougs? » (Isaïe 58,6) Ce ne pouvait être que scandaleux pour les pouvoirs de son temps qui s’appuyaient sur la religion pour exercer et légitimer leur domination, comme il fut longtemps ainsi. Pas étonnant qu’ils ont vite fait de faire taire celui qui s’interposait au nom de Dieu aux injustices, aux inégalités, à l’oppression, en en payant le prix : crucifié comme séditieux par les pouvoirs politiques et comme hérétiques par les puissances religieuses.

 

Or, l’Église avec le temps, en devenant un allié précieux des pouvoirs « chrétiens » a renoué avec une conception du sacré, contraire à l’Évangile. Ce qui a permis aux injustices, aux inégalités, à la domination de perdurer à l’ombre et au nom du christianisme. La théologie de la libération a contribué à réveiller dans la pratique chrétienne cette dimension subversive fondamentale de la foi. Au temps où les structures économiques capitalistes menacent les conditions de vie de l’humanité, en agressant les écosystèmes, les pauvres en étant toujours les premières victimes, il est urgent que la foi chrétienne retrouve cette saveur subversive.

La foi appelle à entrer en résistance contre les forces de destruction qui défigure la création de Dieu. Car la violence exercée actuellement sur la nature, et qui menace les conditions humaines d’existence, est extrême. Elle soutient une société qui génère la mort, l’exclusion, l’humiliation, la marchandisation de la vie, et une « culture du déchet, qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses » (Laudato Sí, 21).

 

Or, l’eucharistie anime une présence au monde aux antipodes de la fatalité et de la soumission face à l’état de choses. Elle engage la vie chrétienne sur le chemin de Jésus.

 

 

 

Le repas du Seigneur

Le pain rompu, partagé dans les communautés chrétiennes fait mémoire de la voie de Jésus et du souffle qui l’anime : « Annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés et proclamer une année de grâce du Seigneur. » (Luc 4,18-19) Cette mémoire est exigence. Elle engage la vie dans un combat. La lettre de Paul aux Corinthiens rappelle avec force cette exigence : celui qui ne fait pas de ce repas un repas de justice mange et boit sa condamnation (voir 1 Corinthiens 11,17-34).

 

Un texte du philosophe Enrique Dussel sur la conversion de Bartolomé de las Casas, défenseur des autochtones aux XVIe siècle, est éclairant à cet égard [1]. Alors qu’il était récemment arrivé à Cuba comme missionnaire et confronté à l’esclavage des autochtones, il fut bouleversé à la lecture d’un passage biblique : « C’est immoler un fils en présence de son père qu’offrir un sacrifice prélevé sur les biens des pauvres. Le pain des indigents, c’est la vie des pauvres. » (Ecclésiastique 34,24-25) Il fit le lien avec l’eucharistie, comme probablement les premiers chrétiens le faisaient naturellement, imbibés par la tradition biblique, autant prophétique et sapientielle, dans laquelle : « Le pain, c’est la vie des pauvres ».

 

Pour Bartolomé de las Casas, cette parole fut l’amorce d’une profonde conversion, qui le fit rompre avec l’organisation sociale mise en place par les Conquistadors, fondée sur l’esclavage des autochtones. Dès lors, il refusa de célébrer l’eucharistie au milieu d’eux. S’il avait continué à le faire, cela aurait légitimé leurs pratiques. Il aurait offert le sang des pauvres au lieu du pain de vie, et transformé le Dieu de vie en une idole de mort. Ce fut le premier geste d’une vie mise au service de la libération des autochtones. Le Christ indios faisait son apparition sur la scène du monde.

 

 

 

Un pain pour la route

En ces jours de réclusion à cause du coronavirus, peut-être pourrions-nous vivre ce « jeûne » eucharistique comme une grâce, une occasion de retrouver une saveur essentielle du pain eucharistique, l’appel à s’engager à la suite de Jésus sur chemin de la justice.

 

Nous vivons à une époque où l’on condamne des millions d’êtres humains à l’exclusion sociale et à une mort précoce, où l’on détruit l’environnement au nom de l’accumulation illimitée de la richesse et de la consommation frénétique de marchandises. C’est ce que la Bible appelle idolâtrie. L’idolâtrie est séductrice, les idoles promettent le succès et fournissent une conscience tranquille à ceux qui les servent. Il est facile de succomber à leur promesse. « Faites cela en mémoire de moi » est un appel à la résistance. La célébration de l’eucharistie en tant que sacrement synthétise les luttes et le désir de Jésus : un monde où les personnes réconciliées entre elles et avec Dieu partagent le pain et le vin comme signe de solidarité et d’engagement à poursuivre la lutte afin que tous aient la vie en abondance [2].

Dans ce chemin vers la table du Seigneur, une parole des béatitudes pourrait nous accompagner, prenant à l’occasion un accent eucharistique particulier : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront appelés fils de Dieu. » Car le pain rompu à l’eucharistie ne nous n’est pas tant donné pour nous rassasier que pour creuser en nous la faim de justice, et aviver notre amour de Dieu.

 

 

Jean-Claude Ravet, membre de l’équipe éditorial de la revue Relations dont il a été rédacteur en chef

 

 

Source : Interbible

 

[1] E. Dussel, « The Bread of the Eucharistic Celebration as a Sign of Justice in the Community ».
[2] Jung Mo Sung, « Mémorial ou rite sacré? » Relations, no 722, février 2008.