madelein delbrel

Le pape François a reconnu vendredi 26 janvier les « vertus héroïques » de Madeleine Delbrêl. La voilà donc vénérable, première étape vers la canonisation. Qui était Madeleine Delbrêl ? Le P.Gilles François, postulateur de la cause en béatification de Madeleine Delbrêl, répond aux questions de Sophie de Villeneuve, rédactrice en chef de Croire.com.



Madeleine Delbrêl, cette assistante sociale à Ivry, poète, mystique, eut un impact considérable sur l’Eglise d’avant Vatican II. Sa cause en béatification est introduite à Rome. Pourquoi la déclarer vénérable ? En quoi la vie de Madeleine Delbrêl peut-elle inspirer notre propre vie spirituelle ? Qu’a-t-elle à nous dire ?

 

S. de V. : Père, cela fait longtemps que vous travaillez sur ses écrits ? A quel moment vous êtes-vous dit : C’est une sainte ?

G. F. : C’était peut-être il y a dix-huit ans, quand j’ai été nommé curé de deux paroisses en grande banlieue, à Boissy-Saint-Léger et Limeil-Brévannes, où la mission était un défi. J’ai alors fortement accroché à l’œuvre de Madeleine que je ne connaissais pas très bien, avec un recueil posthume intitulé Communauté selon l’Evangile, dans lequel elle parle à ses équipières. Je sentais qu’avec la raréfaction des prêtres, il fallait que la dimension de communauté chrétienne se développe dans les paroisses. Et j’ai passé un an avec ce livre, à en lire un petit passage tous les jours, à revenir en arrière, à prier sur un phrase… Je suis entré dans l’œuvre de Madeleine par cette dimension-là. Cela m’a énormément aidé, alors que je rentrais d’une marche d’un mois sur le chemin de Compostelle, à la jonction entre deux périodes de ma vie. Je ne sais pas si je me suis dit à ce moment-là que c’était une sainte, mais j’ai senti une intensité de vérité, de bonté, d’encouragement dans son écriture qui m’a fait du bien.

 

Ça vous a fait du bien en tant que prêtre ?

G. F. : En tant que prêtre, en tant que curé de paroisse et en tant qu’homme bien sûr. Je dirais qu’elle est ma mère spirituelle. J’ai un amour de fils pour elle.

 

Et pourtant c’était une femme, une laïque. Comment peut-elle avoir autant d’impact sur des prêtres ?

G. F. : Je suis loin d’être le seul, et je ne vous parle pas des moines ! Les contemplatifs aiment beaucoup Madeleine. Certains prêtres ne la voient que comme une militante sociale, ce qui est très réducteur. Ils la connaissent mal. Quand les prêtres commencent à la lire vraiment, ils voient que c’est une nourriture pour eux, un encouragement qui se communique. C’est une parole qui donne la parole, ce n’est pas du prêt à penser. C’est une invitation à réfléchir et à agir dans la situation où l’on se trouve. Car même si elle est une contemporaine, elle est morte en 1964, elle est maintenant un peu à distance. Ce qui donne plus de poids à sa parole, et permet aujourd’hui de la voir comme une sainte. C’est la distance qui permet de vérifier que l’itinéraire d’une personne a creusé quelque chose dans la vie des hommes, qu’il a été fécond et que c’est vraiment un don de Dieu.

 

En quoi l’itinéraire de Madeleine Delbrêl, qui a vécu avant Vatican II, est-il fécond ? Avait-elle pressenti l’Eglise d’aujourd’hui ?

G. F. : Je pense que oui. Ou du moins elle vivait dans une union au Christ qui l’a fait entrer dans la profondeur de notre civilisation urbaine, dans un élan missionnaire qui est, je trouve, en train de se développer. Elle n’en est pas à l’origine, mais elle en est une source. Sans toujours s’en rendre compte, beaucoup de gens se réfèrent à Madeleine quand ils parlent aujourd’hui. Elle a laissé des traces, elle a influencé des personnes importantes du Concile, discrètement mais très profondément. Aucune figure de sainteté n’est universelle, Dieu seul est saint, et on peut lire Madeleine et passer à autre chose. Mais beaucoup, grâce à elle, se sont construits, libérés, apaisés, rassurés.

 

Est-ce qu’elle avait vu les difficultés de l’Eglise d’aujourd’hui, le manque de prêtres ?

G. F. : Pas seulement le manque de prêtres, mais aussi le manque de chrétiens, le manque de foi. Quand le barrage de Fréjus s’est effondré, en 1959, elle a dit : Voilà, c’est ça qui est en train de nous arriver. La construction de l’Eglise est solide, mais la roche est pourrie. Elle parlait de la roche de la foi. Elle voyait que les gens vivaient dans des habitudes chrétiennes, dont on ne peut plus se contenter. Et nous vivons aujourd’hui un temps de purification, qui nous demande d’aller au fond des choses. Nous n’avons pas le choix.

 

C’est là sa sainteté ? Elle a porté une vision d’espérance ? Elle a vu comment arranger les choses ?

G. F. : Non, ce n’est pas une vision, c’est une source. J’ai du mal à répondre à cette question parce que je suis en train d’éditer ses œuvres complètes, et l’ampleur de ce que je lis me rend modeste, parce que je me sens incapable d’en faire une synthèse. Bien sûr que Madeleine avait une vision de ceci ou de cela, mais en rester là est réducteur. Son œuvre est bien plus vaste que cela. Nous nous apprêtons à publier dix tomes de ses écrits, et il en restera encore autant à paraître. Il faut que cette source coule librement. On n’en connaissait jusqu’à présent que des bribes, le reste était encore dans une armoire à Ivry. Là aussi est son œuvre de sainteté, qui devient une œuvre d’Eglise. C’est Mgr Fretelière, ancien évêque de Créteil, qui a demandé sa cause en béatification en 1988, mais beaucoup d’évêques de France et d’ailleurs le demandaient. Cette demande a été un déclic, mais d’autres profondeurs sont touchées. Je ne peux pas dire qu’elle avait une vision, mais elle nous aide à acquérir la vision nécessaire aujourd’hui, en Eglise.

 

Comment nous y aide-t-elle ? Vous parliez tout à l’heure d’union à Dieu… Comment caractériser la vie spirituelle de Madeleine ?

G. F. : La préférence pour Dieu, notamment face à l’idéologie communiste. Pour elle, le chrétien est quelqu’un qui glorifie Dieu publiquement. Il peut être timide, timoré, il peut ne pas le vouloir, il sera de toute façon un jour mis en situation de devoir le faire. La préférence pour Dieu, c’est essentiel pour elle.

 

C’est l’essentiel de sa pensée spirituelle ?

G. F. : Oui mais aussi de sa pratique, de sa vie. J’hésite à ressaisir en quelques mots le cœur de son œuvre, mais je pense que c’est cela. C’est cette union au Christ qui lui permettait toutes les audaces et les libertés. Elle était très joyeuse, très libre et en même temps complètement dans l’Eglise, avec un sens de l’obéissance extraordinaire, dans la soumission comme dans l’initiative. Obéir n’est pas seulement se soumettre, c’est aussi prendre les initiatives qu’on a à prendre.

 

Elle a aidé d’autres à obéir, notamment au moment de la crise des prêtres ouvriers…

G. F. : Oui, elle les a beaucoup aidés dans une période qui a été très douloureuse. L’Eglise de France aurait d’ailleurs intérêt à relire cette page de son histoire, ce qu’elle n’a pas fait jusqu’à présent. Cette période qu’on a qualifiée de « crise » a vu beaucoup d’erreurs, beaucoup de générosité, et des intuitions très profondes.

 

J’aimerais citer cette phrase de Madeleine Delbrêl qui fait écho, je trouve, à ce que vous venez de nous dire : « Nous croyons que rien de nécessaire ne nous manque, car si ce nécessaire nous manquait, Dieu nous l’aurait déjà donné ».

G. F. : Oui, c’est dans les toutes première pages de la Sainteté ordinaire. C’est très encourageant, et elle parle non pas à la première personne du singulier, mais elle emploie le « nous » des disciples.

 

 

Source : Croire.com