Les chrétiens disposent de beaucoup de discours consolants pour éviter de se mesurer en face avec la terrible interrogation qui les provoque : « la souffrance est un mystère », « Dieu en Jésus- Christ s’est fait proche de l’homme qui souffre », « un jour nous comprendrons ».
Un châtiment ?
Jadis on aurait parlé de châtiment mérité par la folie des hommes. Mais rien de tout cela ne fait très sérieux devant la réalité du drame qui frappe injustement et mêle riches et pauvres bons et méchants dans la même épouvantable destruction et l’on entend le ricanement de Voltaire qui, après le tremblement de terre de Lisbonne (1755), avait beau jeu d’ironiser sur la Théodicée (1) de Leibniz, « c’est qu’il y a terriblement de mal sur la terre ! »
La première chose que l’on peut dire, c’est que le christianisme n’a jamais minimisé le drame de la condition humaine : depuis les Psaumes, jusqu’à l’Apocalypse en passant par l’Evangile, la question du mal y est posée crûment, comme elle ne l’avait jamais été dans aucune tradition religieuse. Le monde que vient sauver le Christ n’est pas de tout repos, on y connaît des répressions aveugles, des accidents (la tour de Siloé qui s’effondre et tue les passants), des handicapés qui sont nés comme cela…
Et Jésus ?
Et c’est à ce monde-là que le Christ vient révéler un Dieu Père, non seulement bon mais tout puissant, car on pourrait bien envisager l’un sans l’autre, ce qui rendrait le scandale supportable : Dieu voudrait bien nous aider mais malheureusement il a abdiqué tout pouvoir sur le monde et le peut donc rien faire pour nous sinon nous inciter à la patience, ou, au contraire, il ne le veut pas, parce qu’il ne se soucie pas de nous, pas plus que le capitaine du bateau ne se préoccupe des rats qui s’agitent au fond de la cale. Mais ce n’est pas cela qui ressort de l’Evangile, où le paradoxe est tendu à l’extrême, puisque Jésus ose nous dire que tout, même nos cheveux, sont comptés, et que rien n’échappe à la providence du Père.
La grande audace de la Bible est d’avoir perçu le mal dans une perspective historique. Ce qui, à l’instant T, est incompréhensible s’explique par toute l’histoire des relations entre Dieu et les hommes depuis le début, et même plus originellement encore par la relation entre Dieu et ses anges qui jouent un rôle décisif dans son projet.
Un dessein plus grand que notre propre vision
Dieu n’est pas seulement le garant de l’état présent du monde, il a un dessein immensément plus vaste, dont nous ne voyons présentement qu’une phase, qui n’est ni la première ni la dernière. Ce dessein inclut toutes les créatures visibles et invisibles et tend à un but unique : faire participer les êtres libres (les anges et les hommes) à sa propre vie, à la vie de la Trinité qui est d’aimer et d’être aimé. Le risque qu’il a pris en nous créant ne peut se mesurer qu’à l’ampleur de ce projet.
La cause du scandale que nous éprouvons face au mal vient du fait que nous ne voyons jamais l’œuvre de Dieu à l’état pur. Dieu qui peut tout faire par lui-même a voulu « faire faire », il a utilisé des agents libres (les hommes et les anges) pour réaliser son œuvre, et ceci jusqu’au bout. Ainsi a-t-il confié la maîtrise de la terre et du cosmos, des nations et des individus, à des anges qui bien souvent se sont rebellés contre ses desseins et qui ont semé le désordre dans son domaine.
Revenons à notre échelle
Pourtant, il n’empêche pas ces causes intermédiaires de jouer, même mal, parce que sans cela, il réduirait à néant toute collaboration avec sa créature et s’investirait dans les évènements sans garder de recul. Seulement, il se réserve présentement d’intervenir sur deux points :
lorsqu’il s’agit d’empêcher que les désordres accumulés ne mettent en péril l’existence même de l’aventure humaine (comme cela avait failli être le cas au moment du Déluge),
pour veiller sur chaque cas individuel, pour qu’il n’atteigne pas un point insupportable et que « nul ne soit tenté au-delà de ses forces » (la réalisation de ceci n’étant pas mesurable, en dehors de notre propre cas). Mais ce ne sont encore que mesures conservatoires, et pas encore sa vraie riposte que nous verrons plus loin.
Là où les anges, créés collaborateurs de la grâce de Dieu, s’enorgueillissent de leur pouvoir et font écran à la grâce de Dieu, tout un pan de réalité qui leur est soumis se trouve ainsi plongée dans le malheur. Ce malheur est généralement complètement injuste et absurde, et c’est précisément son absurdité qui donne la sensation du mal : s’il pouvait se rattacher à une logique (pénale par exemple), ce ne serait plus vraiment le mal.
En faisant peser sur l’homme un fardeau injuste, les anges dévoyés espèrent le séparer de Dieu, comme on le voit bien dans le cas de Job. Le Diable est jusqu’au bout l’Accusateur : accusateur de l’homme devant Dieu (« il ne t’aime pas tant que cela, tu vois… »), mais surtout accusateur de Dieu devant l’homme (« s’il y avait un Dieu cela ne se passerait pas ainsi ») jusqu’à le plonger dans le désespoir.
La riposte de Dieu n’est pas celle qu’on attendrait. Au lieu d’imposer silence aux anges rebelles, au lieu d’arrêter le malheur d’un coup de baguette magique, Dieu semble se retirer toujours plus loin. Mais c’est afin de préparer un manœuvre d’enveloppement qui ne laissera rien subsister du mal : il s’agit de l’éteindre à sa source : dans le cœur de l’homme. Et pour cela, il invente la magnifique et périlleuse voie qui consiste à nous donner son Fils, à faire que ce Fils, prenant notre existence d’homme, y apporte vraiment du nouveau, faisant monter de son cœur d’homme au plus noir du drame un véritable acte d’obéissance, et ensuite en étendant cette réussite, de proche en proche, par la foi et les sacrement sur toute humanité à naître et même, par d’autres voies, sur celle qui ne l’a pas connue. Cette guérison prendra le temps de l’histoire, jusqu’au dernier jour, et le monde ne cessera jusque là de connaître les soubresauts de la révolte des anges et le désordre du cosmos, mais pendant ce temps le peuple des sauvés ne cessera de grandir, jusqu’au jour où enfin Dieu pourra faire ce qu’il avait voulu depuis toujours : créer les cieux nouveaux et la terre nouvelle et nous donner le fruit de l’arbre de Vie.
Et nous dans tous ça
En attendant notre devoir de chrétien (outre l’aide concrète que nous sommes appelés à fournir comme tout le monde) est de saisir l’occasion pour nous remettre nous-mêmes et les autres dans une attitude droite devant Dieu : conscience de notre solidarité dans le péché et repentir de nos fautes qui quelque part se joignent au fardeau de nos frères, appel ardent vers Dieu pour qu’il fasse cesser l’épreuve, s’il le juge bon, mais surtout qu’il hâte le terme, nous rapproche de son Fils, permette que les peuples non encore évangélisés le connaissent, et surtout qu’Il vienne. MARANATHA !
Père Michel GITTON
(1)Théodicée = justification de Dieu, se dit surtout de la réponse au problème du mal et de la souffrance
Paru sur Christicity.com du mois de janvier
Chronique à paraître dans le n°2959 du 14 janvier 2005 de France Catholique.
Version imprimable