Johann-Sebastian-Bach

Événement fondateur dans notre foi chrétienne, le triduum pascal est un temps « en dehors du temps ». Qui ramène, ici et maintenant, un peu de ce qui s’est vécu il y a plus de 2’000 ans à Jérusalem. Avec une force incroyable, la pièce écrite par Jean-Sébastien Bach, en 18xx, met en musique le récit de l’évangile de Jean. Un peu plus de 2h de chœurs, de chorals, de récits, d’airs, qui disent à la fois « quelque chose » de la mort de Jésus sur la croix et du regard, de la foi et de l’espérance du compositeur en ce Dieu d’amour.

 

 

La musique, pour changer de regard

L’écoute a changé mon regard. J’avais toujours cru que le « méchant », c’était Pilate, et rien que le lui. C’est en écoutant (et plus tard, en la chantant) la « Passion selon St-Jean » que j’ai compris la violence de la crucifixion. Ces foules qui crient, qui insistent, qui mettent en place un chantage impitoyable, qui ne veulent qu’une seule et unique chose : la mort. La mort de cet usurpateur qui est appelé « Fils de Dieu ».Bach partition

Et la trouille monumentale de Pilate. Qui se rend compte que ce Jésus n’a rien fait d’objectivement répréhensible. Qui essaie par trois fois de le faire libérer. Et qui se rend compte que Jésus est implacablement haï par ce peuple qui ne lâchera rien, qui fera tout ce qu’il faut pour le crucifier, même si cela signifie renverser le système politique et, donc, de se débarrasser de Pilate.

 

 

Sur commande, et si « habité »

Bien sûr, cette œuvre, il l’a composée dans le cadre de ses fonctions de « cantor » (maître de chapelle à Leipzig), et chanté pour la première fois en 1724. La création de ce genre d’oeuvre lui était imposée. On pourrait donc se dire : « il n’a fait ça que pour l’argent, pour son travail, parce qu’on le lui avait demandé ». Cela n’enlève rien à la profondeur qu’il lui a donné. Dirait-on à un enfant qui offre un collier de nouilles à sa mère qu’il ne l’a fait que parce que la maîtresse le lui a dit ? Non. L’enfant a mis son attention et son amour dans chaque détail, pour que ce collier soit unique et le reflet de son affection pour sa mère.

C’est pareil pour Bach. Les détails, les finesses, le choix des mots des airs, tout cela transmet le regard du compositeur sur l’homme et ses doutes, sur la vie et ses souffrances, sur la présence de Dieu au cœur de l’homme.

 

 

Tout est dans le détail : extraits

Ecoutez par exemple ce petit chant du coq, joué par le cello, après que Pierre eut renié pour la 3ème fois son Dieu (n°12). L’amertume qui l’envahit alors, dans la dégringolade des notes sur «… weinete… {pleurer} ». (sur la vidéo : à 28:35)

 

 

 

La majesté et la grandeur exprimées par la première intervention du chœur : « Herr, unser Herr, dessen Ruhm in allen Landen herrlich ist ! {Seigneur dont la gloire règne sur le monde !} », avec ses longues vocalises qui, subtilement, changent, bougent, comme si la majesté de Dieu rayonnait dans chaque parcelle de la terre.

 

 

 

Le trouble de l’air de ténor (n°13), « Ach mein Sinn, wo willt du endlich hin, wo soll ich mich erquicken {Ah mon cœur, où veux-tu aller, où dois-je me réconforter ? Dois-je demeurer ici, ou m’enfuir au-delà des collines et des montagnes ?} », passant par des notes un peu hachées, interrogatives.

 

 

La violence du peuple qui hurle « Kreuzige ! Kreuzige ! {Crucifie-le !}  (n°21), avec ces consonnes qui sonnent comme des soufflets, des corps portés à Jésus. Comme une haine implacable. Et un peu plus tard avec « Weg ! Weg mit dem ! Weg ! weg ! Kreuzige ! {Ote-le, va ! Crucifie-le !}», la spirale de cette colère qui n’en finit pas et qui emporte tout sur son passage. (à 1:03:30)

 

 

 

La souffrance de l’homme pensant à Jésus meurtri dans sa chair « Erwäge, wie sein blutgefärbter Rücken… {Regarde comme son dos ensanglanté ressemble à tous égards au ciel !} » (n°20), tourné vers la contemplation interrogative et vers l’espoir de la Vie.

 

 

Le jeu et la légèreté des soldats qui tirent au sort la tunique de Jésus, « Lasset uns den nicht zerteilen… {Ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera} », particulièrement mis en avant par des jeux d’accents sur les « Lasset uns den nicht zerteilen ».

 

 

 

Le tourment de la déchirure de ce Dieu qui vit la vie des hommes jusqu’au bout de la souffrance, et l’interrogation, exprimés par la tension et les longues notes tenues par à-coups des instruments : « Mein Herz, indem die ganze Welt bei Jesu Leiden gleichfalls leidet… si den Schöpfer sehn erkalten : was willst du deines Ortes tun ? {Mon cœur, tandis que le monde entier souffre des douleurs de Jésus… ils ont vu mourir le Créateur : que vas-tu faire ?} ».

 

 

Et enfin, après ces temps de torture, de trahison, de désillusion, de souffrance, voici la paix, la sérénité, l’espérance en Dieu. Le contraste si apaisant du dernier chorus « Ruht wohl… Macht mir den Himmel auf une schliesst die Hölle zu {Repose en paix… Qui m’ouvre le ciel et ferme les portes de l’enfer} » qui permet de reprendre souffle, de se relever et de poursuivre la route avec la certitude que l’Amour peut tout.

 

 

 

Mots qui traduisent la foi d’un homme qui croyait que la vie était en Dieu. Et que ce Dieu-là ne veut pas le mal. Qu’il pleure avec Bach les 10 enfants qu’il a perdu. Qui peut amener le réconfort à qui pose sa tête sur Son cœur.

Bref, une oeuvre qui m’a beaucoup touché et qui continue de m’accompagner. Avec toujours autant de force.

 

Emilie