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Parmi les prophètes, Osée tient pour moi une place particulière. Il vit à la même période qu’Amos au royaume de Samarie et vie une expérience très personnelle qui lui procure une nouvelle compréhension de Dieu. Osée est le prophète malheureux en amour. Il prend pour femme Gomer, probablement une prostituée sacrée d’un temple de Ba’al, dont il aura deux fils. Osée est amoureux fou de cette femme et ses infidélités ou ses retours à ses pratiques idolâtriques du culte de la fécondité, ne parviennent jamais à le détacher d’elle. Il reste amoureux et cherche, par tous les moyens, à la faire revenir à lui et à changer son cœur.

 

Comme on peut l’imaginer, cette situation pèse lourdement sur son cœur jusqu’au jour où il découvre quelque chose d’extraordinaire. L’amour qu’il a, envers et contre tout, pour Gomer sa femme, est à l’image de l’amour que Dieu garde pour son peuple malgré toutes les infidélités dont ce dernier est capable. À ses yeux, le Dieu d’Israël est un amoureux fou qui n’oublie jamais le peuple qu’il aime « comme la prunelle de ses yeux ». De plus il ne cesse de chercher, sans se lasser et par toutes sortes de moyens, à reconquérir son cœur. La nouvelle a de quoi réjouir celles et ceux qui désirent le connaître. Un Dieu amoureux, en quête de chacune et chacun de nous comme il l’est de son peuple, voilà qui peut délivrer de la peur qu’il suscite en certains. Voici les paroles qu’Osée met dans la bouche de Dieu :

C’est pourquoi, mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur. Et là, je lui rendrai ses vignobles, et je ferai du Val d’Akor (c’est-à-dire « de la Déroute ») la porte de l’Espérance. Là, elle me répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle est sortie du pays d’Égypte. En ce jour-là – oracle du Seigneur –, voici ce qui arrivera : Tu m’appelleras : « Mon époux » et non plus : « Mon Baal » (c’est-à-dire « mon maître »). J’éloignerai de ses lèvres les noms des Baals, on ne prononcera plus leurs noms. En ce jour-là je conclurai à leur profit une alliance avec les bêtes sauvages, avec les oiseaux du ciel et les bestioles de la terre; l’arc, l’épée et la guerre, je les briserai pour en délivrer le pays; et ses habitants, je les ferai reposer en sécurité. Je ferai de toi mon épouse pour toujours, je ferai de toi mon épouse dans la justice et le droit, dans la fidélité et la tendresse; je ferai de toi mon épouse dans la loyauté, et tu connaîtras le Seigneur. En ce jour-là je répondrai – oracle du Seigneur; oui, je répondrai aux cieux, eux, ils répondront à l’appel de la terre; la terre répondra au froment, au vin nouveau et à l’huile fraîche, eux, ils répondront à la « Vallée-de-la-fertilité ». Je m’en ferai une terre ensemencée, j’aimerai celle qu’on appelait « Pas-Aimée » et à celui qu’on appelait « Pas-mon-Peuple », je dirai : « Tu es mon peuple », et il dira : « Tu es mon Dieu! » (Os 2,16-25)

 

Je vous avoue que je suis profondément ému chaque fois que je lis ce texte. Mon éducation religieuse, d’il y a plus de cinquante ans, utilisait facilement l’argument de la peur au cours de l’enseignement du catéchisme. Dieu apparaissait souvent, dans mon imaginaire, comme un dieu menaçant qui voit tout et se montre prêt à punir la moindre déviance de comportement… C’était une époque où les menaces de l’enfer tenaient une grande place dans les prédications. Le prêtre s’attachait surtout à l’enseignement de « la doctrine » à laquelle il fallait croire et très peu à la compréhension de la Parole proclamée et aux richesses qu’elle contenait. Ce fut une époque que le concile Vatican II a fait évoluer et j’en suis heureux. Les paroles que fait retentir le prophète Osée n’ont plus rien à voir avec la peur. Le Dieu qui s’exprime avec colère et manie le bâton cède sa place à un Dieu dont le cœur est rempli de tendresse. Son amour est indéfectible et il se montre décidé à reprendre son épouse infidèle et à parler à son cœur. Comme s’il voulait être sûr que le peuple d’Israël comprenne bien ses paroles, Osée ajoute :

Que ferai-je de toi, Éphraïm? Que ferai-je de toi, Juda? Votre fidélité, une brume du matin, une rosée d’aurore qui s’en va. Voilà pourquoi j’ai frappé par mes prophètes, donné la mort par les paroles de ma bouche : mon jugement jaillit comme la lumière. Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. (Os 6,4-6)

 

 

D’Osée à Jésus

Ces paroles vont traverser l’ensemble du texte biblique et, près de 750 ans plus tard, elles seront reprises par Jésus, le rabbi de Nazareth, dans une discussion avec des pharisiens prompts à condamner et à rejeter ceux qu’ils nomment « les pécheurs ». Citant de manière libre la parole du prophète, Jésus répond à ses détracteurs qui lui reprochent de manger en compagnie de « publicains-pécheurs » : (Mt 9,13) « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

 

 

Deux visions de Dieu

L’enjeu de cette discussion est considérable et forme une ligne de démarcation entre deux visions de Dieu qui vont perdurer jusqu’à nous au fil des siècles. D’un côté se placent ceux qui font de Dieu le garant de l’ordre établi; ils jugent et condamnent en son nom. Le pécheur, à leurs yeux, ne mérite aucune clémence. Il doit être condamné sans pitié. L’histoire passée et présente nous rappelle toute la violence que cette compréhension de Dieu est capable de susciter. La « guerre au nom de Dieu », le rejet sans pitié de l’hérétique, de la femme accusée de sorcellerie, du gamin poussé par la faim à voler une pomme ou encore de la femme violée, jetée sans pitié hors de sa famille, devant porter seule la charge de l’enfant qui lui a été imposé par la violence… La liste est longue de toutes les condamnations qui se sont faites ou se font encore « au nom d’un Dieu qui ne connaît aucune pitié ».

 

De l’autre côté se rangent les prophètes qui prennent conscience, à la suite d’Osée, de la tendresse de Dieu pour son peuple et de son désir de le tirer hors de tous les mauvais pas dans lesquels il s’est mis. S’ils dénoncent avec vigueur la corruption, le culte des idoles et les choix politiques qui annoncent les futures catastrophes, ils n’oublient jamais de rappeler au petit peuple que Dieu est fidèle à ses promesses et que son cœur est saisi de pitié pour lui quand il souffre. Le Dieu au bras vengeur et menaçant cède la place à un Dieu dont la tendresse est infinie et auquel chacun peut se confier et remettre entre ses mains sa vie. Cette évolution a été faite par les prophètes. Pourquoi pas par nous ?

 

Roland Bugnon

 

Source : Interbible

 

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